« Dieu par la face Nord » (I)

« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. »

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

L’Homme, A Lord Byron 

Voilà un peu moins d’un an paraissait « Dieu par la face Nord » sous la signature d’Hervé Clerc[1].

Dans Le Monde des Livres[2] Emmanuel Carrère a signé une chronique dans laquelle il saluait la sortie prochaine de « Dieu par la face Nord » : « Je pense que c’est un livre essentiel qui pressent quelque chose qui est en train d’advenir et qui est tellement grand qu’on ne peut pas le voir : ce qui se lève et grandit au crépuscule de Dieu, la face nord ».

Ma propre ascension de ce qu’E. Carrère prophétise comme un « sommet » de la littérature sur Dieu, voudrait commencer par une marche d’approche passant par quelques récits, dans leur ordre chronologique, d’ascensions en montagne qui restent comme des instants « mythiques », par le contexte qui les rassemble : le drame, la tragédie et aussi, voire, « mystiques ». Ce sont d’authentiques ascensions, qui s’inscrivent, mutatis mutandis, dans le contexte du titre du livre d’H. Clerc : une ascension par la face Nord et dans une certaine mesure, une approche de Dieu.

Dans le même temps, la beauté de ces montagnes se veut un hymne à la création.

Annapurna, premier 8000 1950

L’Annapurna

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A propos de la première ascension de l’Annapurna[3] Lachenal écrit : « Nous étions tous éprouvés par l’altitude, c’était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l’impression de remplir une mission, et je veux bien croire qu’il pensait à sainte Thérèse d’Avila au sommet. Moi, je voulais avant tout redescendre, et c’est justement pourquoi je crois avoir conservé la tête sur les épaules. (…) Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus. (…) Pour moi, je voulais donc redescendre. J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger de ses raisons ; l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que, s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée. »

Hivernale au Mont Blanc, dans le couloir de la Brenva 1956 [4] & [5]

Mont Blanc – Eperon de la Brenva

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« Ils s’appelaient Vincendon et Henry. Ils trouvèrent la mort, abandonnés à 4 000 mètres d’altitude, au cœur de l’hiver 1956, après deux tentatives de sauvetage. Aujourd’hui encore, les remords taraudent les Chamoniards, témoins effarés d’une tragédie qui tint la France en haleine. » Ainsi peut-on lire ce chapeau d’un article de journal daté du 12 janvier 1997.

Cette tragédie qui a coûté la vie à deux jeunes alpinistes partis pour une ascension en hivernale du Mont Blanc par le couloir de la Brenva, Jean Vincendon et François Henry, est sans doute à l’origine de l’organisation des secours en montagne.

Bivouac au K2 1953 [6]

Le K2

Kuno Lechner – Own work (eigenes Bild) – Nordseite des K2 von China aus gesehen – 1986

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En 1953 Walter Bonatti fait partie de l’expédition italienne au K2. « Il y a tant et tant d’étoiles au ciel, et si lumineuses… Et mon esprit s’émerveille, en ces rares moments de sérénité. Ces sommets, les plus hauts du Karakorum, quelle magie les enfante… ? »

Dans les Grandes Jorasses, à l’ascension du couloir du Linceul 1975

Les Grandes Jorasses

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Nous sommes au mois de février 1975, l’alpiniste est seul. Il raconte son aventure dans la revue La Montagne et Alpinisme[7].

L’article est introduit par un verset de l’Evangile de saint Marc : « Il s’en alla dans la montagne pour prier »[8].

Le contexte du récit : en 1975 Ivano Ghirardini est un alpiniste jeune, il a 22 ans. Il s’est découvert une passion pour la montagne depuis trois ans en lisant les récits d’un des plus grands alpinistes, Walter Bonatti, témoin indirect de la tragédie de Jean Vincendon et François Henry. I. Ghirardini est comme tous les hommes passionnés, pressé et fougueux. Il brûle les étapes et beaucoup disent de lui qu’il est « un casse-cou, un inconscient, un névrosé ».

Il reconnaît, quand il écrit son aventure, que « son projet était au-dessus de ses forces ».

L’aventure va se transformer en drame et aurait pu se terminer en tragédie sans les secours en montagne, à cette époque déjà bien organisés (cf. l’aventure de Vincendon et Henry à Noël 1956). Ghirardini s’en sortira mais à quel prix !

Dès les premières lignes il se présente sur le lit de l’Hôpital où il a été transporté après avoir passé « six jours, à 3700 mètres d’altitude, sans nourriture ni boisson, dans la tempête et les avalanches. J’aurais dû mourir mais, pensant à la douleur de mes parents, j’ai voulu vivre. J’ai prié comme jamais auparavant, directement en contact avec l’objet de mes prières. »

« Une immense tristesse m’envahit. … Je me sens seul. … Je n’ai aucun mérite à avoir réussi cette ascension. … En dépassant mes limites, j’ai enfreint les lois de la nature, mis en péril d’autres vies que la mienne. Cependant j’ai vécu plusieurs jours là-haut, dans un état visionnaire, d’ascète, en proie à une exaltation spirituelle que je n’avais jamais connue auparavant. Aussi je ne regrette rien, pas même les dures épreuves du retour. Cette expérience est bien au-dessus de toutes celles que j’ai vécues auparavant. 

…/… Qu’importe de gravir une paroi extrême ? Il existe en nous des barrières plus infranchissables encore. Le VII° degré n’est pas après le VI°, il est en nous. »

Ceux qui seraient intéressés par des détails plus techniques les trouveront dans l’article de référence[9].

… La face Nord émerge peu à peu de la brume qui entoure souvent le sommet des montagnes le matin. … et peut-être aussi d’autres réalités ?

Everest 1978

L’Everest – Chomolungma (nom tibétain) aujourd’hui adopté

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Le 15 octobre 1978, sous la conduite de Pierre Mazeaud[10] la première expédition française (en collaboration avec une expédition allemande) atteint le sommet. L’expédition emprunte la voie par le col sud avec la traversée du glacier de Khumbu. L’objectif n’était pas d’ouvrir une nouvelle voie mais d’atteindre le sommet en empruntant la voie ouverte en 1952 à deux reprises par une expédition suisse un an avant la première ascension victorieuse le 29 mai 1953 par Sir Edmund Hillary et le sherpa Norgay Tensing.

Le récit est très bien documenté avec des détails techniques sur l’ascension qui attestent que le plus haut sommet du monde reste toujours une aventure hors du commun par l’environnement glaciaire et climatologique qui ne sont jamais les mêmes et les impératifs physiologiques inhérents à la très haute altitude.

Mais dans le contexte si particulier de cette expédition et dans le même esprit que les autres récits il est intéressant de relever à maintes reprises ce que rapporte Pierre Mazeaud des sherpas qui l’ont accompagné et sans qui de telles expéditions seraient impossibles à mener à bien.

« La nuit est particulièrement mouvementée. Pemba -un sherpa- prie, on entend en effet sans cesse les grands express du Lho-la, du Nuptsé, d’énormes avalanches. 

… Il nous arrive aussi, je ne sais comment on s’en rend compte, de parler tout haut la nuit, en réponse aux sherpas qui, réveillés, prient.

…Vers minuit alors que nous avons trouvé le sommeil, une avalanche dans le Grand Couloir souffle littéralement nos tentes. Galzen -un autre sherpa-, effrayé, sort et prie. … Notre mât se brise et l’on a l’impression d’être enfoui sous la neige, de mourir d’étouffement. Nouvelle sortie de Galzen, nouvelles prières, mais pour plus de sûreté il ne s’arrêtera plus jusqu’au jour. Fin des avalanches. »

Et cette même attitude, chez les sherpas, persiste tout au long de cette longue expédition où ils fournissent un travail impressionnant de ténacité et de disponibilité dans des conditions souvent extrêmes. Sans mettre en concurrence les européens qui ne manifestent pas la moindre élévation spirituelle et les sherpas dont la religiosité peut apparaître un peu fétichiste, il est intéressant de souligner combien cette dimension spirituelle n’a pas laissé indifférent l’auteur du récit.

Un autre vainqueur de Chomolungma[11], arrivé au sommet, le 8 mai 1978, met en exergue du récit de son ascension « Plus haut je monterai, plus je plongerai mon regard dans les profondeurs de mon être ».

Dans les Andes 1985

Le Siula Grande, face sud

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J’ai lu plus récemment un autre récit d’aventure en montagne, passionnant et encore plus improbable quant à l’issue. Joe Simpson est un alpiniste et un écrivain anglais qui a raconté dans un livre Touching the Void[12] le récit haletant de son odyssée au Siula Grande (6334 mètres) dans les Andes péruviennes, en 1985. Il est parti en cordée avec un ami, Simon Yates. A la suite d’un accident qui le précipite dans le vide d’une immense crevasse, il reste suspendu à la corde qui le relie à son compagnon de cordée. La suite ? Je laisse à ceux qui voudraient en savoir plus le soin de la découvrir en lisant le livre. Dans un chapitre « Mirages » Joe Simpson confie ceci : « J’espérais que ma mère était en train de prier pour moi, comme tous les jours ; à cette évocation mes yeux se remplirent de larmes. » Ce qui ne l’empêche pas d’écrire plus loin : « Si j’avais été croyant, je serais mort au fond de cette crevasse, en demandant l’aide de Dieu, dit-il. Mais il n’y a rien après la mort, et je ne pouvais compter que sur moi. Depuis ce jour, je sais avec certitude que je n’ai pas la foi. »

George Mallory écrit dans le récit qu’il fait de son ascension du Mont Blanc en 1911 par les voies les plus difficiles des arêtes et des crêtes du versant italien : « On doit vaincre, réussir, gagner le sommet ; il faut connaître la fin pour savoir qu’on pourra y arriver, qu’il n’est pas de rêve qu’on ne puisse tenter de réaliser. Est-ce là le sommet qui couronne une journée ? Comme il est frais et calme ! Nous n’exultons pas, mais nous sommes ravis et joyeux, gravement étonnés. Avons-nous gagné un royaume ? Aucun, sauf nous-mêmes. Nous avons atteint à une satisfaction complète, accompli une destinée… Lutter et comprendre, jamais l’un sans l’autre, telle est la loi. Ainsi nous n’avons fait qu’obéir à une loin ancienne ? Oui, mais c’est la loi suprême et nous comprenons un peu plus. »[13]

En 1924 G. Mallory tente l’ascension de l’Everest. Il disparaît avec R.L.G. Irvine, sous le sommet. Son corps sera retrouvé en 1999…

Et je laisse la conclusion de ce premier chapitre montagnard à Roger Frison-Roche[14] : un orage vient d’éclater et la cime du Dru est foudroyée, « … qui que ce soit, celui qui est étendu à l’heure présente dans la paroi du Dru, c’est un de chez nous. Prions pour lui la bonne Vierge du Dru, et celle du Géant, et celle du Grépon. Le vieux guide ôta son béret, s’agenouilla à même la neige sur l’étroite corniche qui dominait les abîmes ; Pierre en fit autant. Face au soleil couchant qui embrasait l’horizon sur plusieurs centaines de kilomètres, ils récitèrent des Pater et des Ave… »

L’aiguille du Dru

Photographie personnelle (2008)

Et dans La grande crevasse[15] : Brigitte est retournée à Paris. En son absence Zian est parti seul en montagne. Elle ignore tout de la tragédie qui se joue. Elle écrit à Zian : « Attends-moi, nous partirons ensemble vers les hauteurs. Je me sens très forte maintenant. » Et en son for intérieur elle pense « Là-haut, on doit être très près de Dieu ! »

Tous ces récits nous ont approchés de notre sommet : « Dieu par la face Nord ».

A l’ascension… !

A suivre « Dieu par la face Nord » (II)

 

[1] Dieu par la face Nord, Albin Michel, avril 2016

[2] 23 mars 2016,

[3] Louis Lachenal (1921-1955) Carnets du vertige, Guérin, 1997.

[4] http://yvesballublog.canalblog.com/archives/2009/03/06/12845860.html

[5] http://www.ina.fr/video/I11313889

[6] Walter Bonatti, A mes montagnes, Arthaud 1962 (chapitres V & VI)

[7] La Montagne et Alpinisme n°1/1976

[8] Marc 6, 47 et Luc, 6, 12

[9] http://ivano-ghirardini.blogspot.fr/2009/11/ivano-ghirardini-le-linceul-premiere_10.html

[10] Pierre Mazeaud Everest 1978, Editions Denoël, 1979

[11] Reinhold Meissner, Everest sans oxygène, Flammarion, 1979

[12] Joe Simpson, La mort suspendue, Editions Glénat, 2004

[13] George Mallory, Alpine Journal, vol. XXXII, septembre 1918

[14] Roger Frison-Roche, Premier de cordée, 1941

[15] Roger Frison-Roche, La grande crevasse, 1948

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