« Dieu par la face Nord » (II)

« Le mot Dieu est ambivalent. Il a un adret et un ubac. Une face sud et une face nord. Quand Nietzsche annonce : « Dieu est mort », il fait référence au dieu personnel, bon, jaloux ou miséricordieux, que le croyant prie dans les églises, mosquées et synagogues. C’est la face sud.

La face nord, il n’en souffle mot. Elle est abrupte, lisse, vertigineuse, sans filet, sans contour, sans fond, nocturne. Certains textes sacrés de l’Inde la désignent par le pronom « cela ». Des soufis, autrefois, l’appelaient al-Haqq, le Réel. Maître Eckart la nomme « déité ». Cela ne meurt pas, cela ne naît pas.

C’est elle que nous voyons aujourd’hui pointer à l’horizon. Cela pourrait être le sens, encore caché, de notre modernité. »

Ainsi l’éditeur, Albin Michel, présente-t-il, avec les mots-mêmes de l’auteur, ce livre paru en avril 2016 avec un bandeau sur lequel s’inscrit l’appréciation sans équivoque signée Emmanuel Carrère : « Un livre essentiel ».Et l’éditeur de préciser que le livre n’est pas sans lien avec « Le  » qu’Emmanuel Carrère a publié en 2014[1].

Et le même E. Carrère de publier dans le Monde des Livres du 23 mars 2016[2] un éloge inconditionnel d’Hervé Clerc dont il affirme être le meilleur ami. Si les deux livres se rapprochent, parce qu’apparemment ils tournent tous les deux autour même sommet, Dieu, qu’Hervé Clerc aborde par la face Nord, ils diffèrent, par le regard que leur auteur respectif porte sur Dieu. Assez lointain pour Hervé Clerc qui avoue n’être ni croyant, ni athée … agnostique (?) et qui se pose des questions sur sa propre existence « Qu’est-ce que je fais là ? Et c’est quoi « je » ? Et c’est quoi « là » ? » Il avoue quand même éprouver de l’attrait pour les religions parce qu’elles expriment du sens ou au moins de la recherche de sens. Quant à E. Carrère, il traîne toujours derrière lui un passé pas totalement éteint de cendres refroidies, celui d’un « ex » qui autour de la trentaine a basculé avec une spontanéité presque brutale, vers l’Église qui lui a ouvert ses portes. Il a « fait sa crise », lassé de trop de psychanalyse, entre deux séances de yoga et est devenu « catho »[3]. Peut-être trop … mais en tout cas pas assez en profondeur pour que l’expérience dure. « À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

Ancré dans la conviction qu’il faut toujours éviter d’écrire des propos qui pourraient ressortir d’un jugement de la conscience, je me dois d’admettre par principe que sa démarche initiale était sincère. Il l’a d’ailleurs confiée à des notes intimes, comme un journal écrit pendant ces années où il a vécu sa foi, sur un mode très entier. Il aspirait à cette transformation qu’expriment les versets d’Ezéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair »[4]Mais la foi et la persévérance ne se commandent pas. Carrère aborde la religion comme un bûcheron. Le parcours s’arrête aussi brutalement qu’il a commencé, un Vendredi Saint de l’année 1993. Il confesse : « Est-ce cela perdre la foi ? N’avoir même plus envie de prier pour la garder ? Ne pas voir dans cette désaffection qui s’installe jour après jour une épreuve à surmonter, mais au contraire un processus normal ? La fin d’une illusion. …/… Est-ce que le réel c’est que le Christ n’est pas ressuscité ? J’écris cela le vendredi saint, moment du plus grand doute. J’irai demain soir à la messe de Pâques orthodoxe, avec Anne et mes parents. Je les embrasserai en disant « Kristos voskres », « le Christ est ressuscité », mais je ne le croirai plus. Je t’abandonne, Seigneur. Toi, ne m’abandonne pas. Je suis devenu celui que j’avais peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude »

Hervé Clerc, Emmanuel Carrère, comme encordés sur la même face Nord à la recherche de Dieu, du visage de Dieu ?

Il faut accorder aux auteurs que l’érudition des deux livres suppose des recherches approfondies mais peut-être trop d’érudition les a-t-elle éloignés de l’essentiel… de la réalité de Dieu.

Le Dieu d’Emmanuel Carrère est identifiable : c’est celui qu’il suit dans une des meilleures sources : l’Évangile selon saint Luc. Aujourd’hui il cherche toujours : « Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, quinze ans après avoir rangé dans un carton mes cahiers de commentaire évangélique, le désir me soit venu de rôder à nouveau autour de ce point central et mystérieux de notre histoire à tous, de mon histoire à moi. »

Et Carrère de conclure in fine : « Je ne sais pas ». Il se confie, au fil d’entretiens qui suivent la parution de son livre, sur la motivation qui l’a conduit à coucher sur le papier son expérience de croyant. « Une des choses qui rend le christianisme très singulier, c’est que c’est aussi une création littéraire et même romanesque. » Si on lui demande s’il est chrétien ou non, il répond : « Si, comme moi, on ne croit ni à la résurrection du Christ, ni au fait qu’il soit né des entrailles d’une vierge, on peut en tirer la conclusion que le christianisme est intéressant culturellement –il a produit les cathédrales et la musique de Bach- mais il n’y a pas à s’en soucier davantage en dehors de cet intérêt historico-culturel tout à fait légitime ».

En somme Carrère est un « intermittent de la foi ». Il est de ces hommes qui cherchent sans but précis, sans y mettre vraiment le cœur. Une errance seulement guidée par l’intellectualité à l’état pur qui ne se soucie guère de la spiritualité.

Il est juste quand même de préciser qu’E. Carrère n’a pas prétendu faire œuvre d’exégète et qu’il se refuse à envisager la dimension théologique du texte. Dont acte !

Le Dieu d’Hervé Clerc est enfoui dans la jungle de ses sources qu’il est allé chercher principalement dans les religions de l’Inde et dans l’Islam : « J’ai agencé mon enquête autour d’un certain nombre de noms divins, empruntés les uns à l’hindouisme, les autres à l’Islam –la plus ancienne et la plus récente des grandes religions du monde. …/… Toutes les religions qualifient Dieu même pour dire qu’il est fondamentalement inqualifiable. Ces noms sont dépourvus de caractère dogmatique. Ils n’appartiennent à personne. Chacun peut méditer sur eux, quelle que soit sa religion ou son absence de religion. D’où leur modernité. »

Une histoire introduit le prologue qui lui servira de fil rouge pour son ascension de Dieu par la face Nord : l’histoire bien connue des aveugles qui rencontrent un éléphant. Chacun touche une partie distincte de l’animal et en conclut : « C’est une grosse colonne …, c’est un tuyau rugueux …, c’est une grande balayette …, c’est une corde. » Et Hervé Clerc de conclure : « Alors, pour éviter la confusion, nous devons, à chaque fois, apporter un éclaircissement : quand je dis « Dieu », je ne pense pas à un père ou à un ami, au créateur et au seigneur des mondes que l’on prie dans les temples, églises, synagogues, mosquées, je ne pense pas au guide, sauveur, protecteur des hommes. Je ne sais pas s’il existe mais en tout cas ce n’est pas à lui que je pense ; lui, c’est l’éléphant en morceaux, alors que moi, je tâtonne pour trouver l’éléphant en entier ».

Un regard à la table analytique du livre m’a plongé dans une grande perplexité tant les références sont foisonnantes, voire étourdissantes. Les spiritualités de l’Extrême Orient y tiennent une place de choix, l’auteur ayant antérieurement publié un essai sur le bouddhisme[5]. Un unique chapitre -6 pages, sur 314 pages- s’intéresse au christianisme. Il est consacré à « Maître Eckart : dans le fond et le tréfonds ». C’est quand même bien peu.

Si on a le courage de s’encorder pour une telle expédition -plus de 900 pages tout de même à eux deux- qui vont-ils trouver au sommet de la face Nord ? Dieu … ? Quel Dieu ?

« Je ne sais pas » dit E. Carrère …

« Je ne sais pas s’il existe » conclut H. Clerc.

C’est quand même un lourd investissement pour un résultat aussi décevant.

Est-il si nécessaire de monter si haut, de choisir « la voie abrupte, lisse, vertigineuse… » pour chercher « l’essentiel » ?

Pizzicatho

2016.11.22

A suivre : « Dieu par la face Nord » (III)

[1] Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014

[2] http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/03/23/l-ascension-d-herve-clerc_4888843_3260.html

[3] A suivre son parcours on ne sait pas bien à vrai dire si c’est l’Eglise catholique ou l’Eglise orthodoxe.

[4] Ezéchiel, 36, 26

[5] Herve Clerc, Les choses comme elles sont – Une initiation au bouddhisme ordinaire, Folio essais, 2001

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