Mon cher « cousin »,

Tu ne m’en voudras pas de te considérer comme un cousin éloigné, un de ces lointains parents qui, pour des raisons diverses, ont quitté la famille, brisant tous les liens, mais qui gardent dans leur cœur -même si je ne sais pas bien quels sentiments vivent encore dans ce cœur là- une certaine nostalgie de la famille.

Peut-être est-ce la raison de ton assiduité à vouloir te manifester parmi nos protégés, leur faisant croire qu’il existe un autre monde, bien plus intéressant dont tu es, en quelque sorte, un ambassadeur. Je t’avouerai que je trouve tes lettres de créance un peu douteuses et qu’il faut faire preuve d’une bonne dose de naïveté pour les recevoir mais, ces « êtres stupides », comme vous vous plaisez à les appeler, font trop souvent preuve de légèreté, ce qui les rend pourtant si attachants. Remarque bien qu’il en va de même pour nous, nous ne sommes pas dupes de leur labilité, non sans oublier toutefois que si nous sommes à leurs côtés, c’est précisément parce que, une fois n’est pas coutume, nous sommes bien d’accord sur un point : ils ne peuvent pas s’en sortir tout seuls, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

J’espère donc, que tu ne m’en voudras pas si je prends la liberté de t’écrire pour te faire part de mes commentaires au sujet des lettres que ton oncle, «le sbire de Shaytân », t’a écrites pour  t’encourager dans ton entreprise. Si j’ai bien compris tu es envoyé sur le terrain pour faire tes preuves.

Note bien jusqu’ici que je ne vois pas de raison de renoncer à ma fonction et de te laisser faire sans réagir.

Avant de poursuivre permets-moi de revenir au propos initial qui est le motif de mes courriers. J’ai lu avec l’attention qu’elles méritent, toutes les lettres qui te sont parvenues et dans lesquelles ton oncle, cet « énarque » haut-placé dans la bureaucratie infernale, ton patron direct, t’instruit sur la façon de conduire mon protégé vers le côté obscur de la force comme on l’appelle parfois, pour qualifier ce lieu innommable auquel tu as choisi de vouer tes services, je veux parler de l’enfer. J’ai aussi appris de ton mentor qu’il vaut mieux se la jouer discrète et ne pas employer ce mot, la meilleure tactique pour faire croire qu’il n’existe pas ni non plus, le maître des lieux.

Il est vrai qu’aujourd’hui nombreux sont ceux qui ne croient pas plus au ciel qu’à l’enfer, à Dieu ou au diable. Et pourtant on n’a jamais autant parlé de ces « mondes imaginaires » et de ces « personnages de fiction » que de nos jours. Par curiosité, ouvre un journal, écoute ceux qui s’expriment dans tous les médias … Il ne se passera pas longtemps sans qu’apparaisse, sous une forme ou sous une autre, une référence à nos patrons respectifs, sur  le mode de la variation sur le même thème, où ils sont mis en scène.

Tu me permettras aussi de te faire remarquer un détail, mais qui est d’importance. Ton maître appelle le mien « l’ennemi » avec un mépris certain et une condescendance non moins affichée. Il t’aura, je n’en doute pas, informé de l’origine de ce monde auquel tu appartiens désormais. Mais comme je me méfie de ce qu’il raconte, je préfère te dire la vérité. Il y a bien longtemps, ton patron était un ami de mon Maître et Seigneur, et je tiens à exprimer par ce titre ma vénération et toute mon  affection envers lui. Mais il eut un jour un sérieux différend à propos d’une initiative qu’il avait l’intention de prendre et dont il a informé celui qu’il considérait alors comme le plus fidèle de ses sujets et qu’il avait placé au plus haut dans la hiérarchie de l’armée céleste.

Peut-être te rappelles-tu qu’il a créé tout ce qui existe, même si vous déployez depuis longtemps d’énormes efforts pour forger des idéologies de substitution dont vous voulez remplir la cervelle des « pauvres créatures ». Ainsi, il a eu le projet de couronner sa création par ce qu’il voulait comme son chef-d’œuvre. Il voulait le créer « à son image et à sa ressemblance ». Cette créature était insupportable à ton patron. Elle est celle qu’il affuble des noms les plus méprisables « cette affreuse vermine humaine » « ces animaux à deux pattes » « ces imbéciles » … son imagination sur le sujet est inépuisable. C’est à partir de ce moment que de fidèle serviteur ton maître est devenu l’ennemi de mon Maître qu’il n‘a plus voulu servir.

Laisse-moi te dire une dernière chose : vous semblez ne rien savoir d’un don précieux qu’il nous a donné en héritage celui d’aimer. J’ignore même si tu sais ce que ce simple mot veut dire, mais il donne à toute la vie de l’homme un sens qui vous interdira à tout jamais de le comprendre. C’est bien pourquoi par tous les moyens vous essayez de le pervertir en orientant ses capacités d’aimer dans des directions où il s’enlise. L’une de vos plus cuisantes défaites, qui s’appelait Augustin, le décrit à merveille dans un de ces livres que vous haïssez, La Cité de Dieu [1]: « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la Cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la Cité céleste. »

Votre moteur est la haine de l’autre à laquelle vous donnez des figures multiformes agrémentées des costumes les plus séduisants, l’égoïsme, la colère, la luxure, l’intempérance… la liste est interminable, et il faut bien reconnaître que vous avez acquis un art consommé pour les travestir et les rendre acceptables : l’égoïsme devient l’affirmation de soi, la colère simule la vertu de force, la luxure emprunte toutes les formes de la variation sur le thème de l’amour, l’intempérance se décline sur le mode du bon goût et du raffinement… En bref vous disposez d’un arsenal très sophistiqué pour tromper les créatures. Il faut bien avouer que vous avez acquis beaucoup de savoir-faire et ils tombent plutôt souvent dans les pièges que vous leur tendez.

Alors je voulais avant de terminer cette première lettre, te confirmer dans ma conviction, au cas où tu imaginerais autre chose, que je ne me laisserai pas faire et que tu me trouveras toujours sur ton chemin, partout où tu seras pour user contre mon protégé du seul pouvoir qui te reste à toi et à tes semblables, la tentation.

            A bientôt, mon cher « cousin ».                                                                                        

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2013.02.28

 

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