Silence

Titre original du livre de Shûsako Endô (1966) : Chinmoku

         Il a beaucoup été question de l’auteur et du roman éponyme à l’occasion de la sortie en 2017 du film de Martin Scorsese « Silence ». La qualification « roman » du livre se justifie par le mode sur lequel l’auteur l’a écrit mais qui plonge dans l’histoire bien réelle du christianisme au Japon ainsi que des principaux personnages. 

         Dans l’avant-propos Shûzaku Endô pose le contexte : « Les nouvelles parvinrent à l’Église de Rome. Christophe Ferreira, envoyé au Japon par la Compagnie de Jésus portugaise, après avoir subi le supplice de « la fosse » avait apostasié à Nagasaki. Missionnaire tenu en haute estime, il avait passé trente-trois ans au Japon, occupé la position élevée de provincial et avait été une source d’inspiration tant pour les prêtres que pour les fidèles. C’était aussi un théologien très averti et, pendant les persécutions, il s’était clandestinement rendu dans la région de Kamigata, afin d’y poursuivre son apostolat. Les lettres qu’il envoyait à Rome témoignent d’un courage indomptable, aussi paraissait-il impensable qu’un tel homme pût trahir sa foi, si terribles que fussent les circonstances devant lesquelles il fut placé ».

         Et de préciser « A partir de 1587, le régent Hideyoshi, contrairement à son prédécesseur entreprit une effroyable persécution. Elle débuta par la « Crucifixion des Vingt-six », prêtres et fidèles exécutés à Nishizaka[1], à Nagasaki. Partout ensuite, et dans tout le pays, les chrétiens furent chassés de leurs foyers, torturés et cruellement mis à mort ».

Mémorial des 26 martyrs (Nagasaki – Nishizaka Hill)

         Le film, dont le scénario est déjà écrit puisque Scorsese a lu le livre et, à l’en croire, porte en lui cette histoire jusqu’à l’obsession depuis plus de 20 ans, est l’occasion de revisiter l’histoire du christianisme et plus particulièrement au Japon.

         Au XXI° siècle cette histoire vécue prend un relief tout particulier dans un monde qui subit depuis de longues années sur un mode traumatique omniprésent, un choc des religions selon des modalités très diverses. Traumatisme, non pas que les religions soient la cause de cette vision pathologique, mais parce que les déviations sont de plus en plus fréquentes qui jettent sur elles l’ombre de la suspicion, de la méfiance jusqu’au rejet.

         « Silence » ayant pour théâtre le Japon et la relation très conflictuelle que le christianisme a entretenu avec la civilisation japonaise, il est intéressant de lire Silence et de voir le film comme le récit de l’histoire de l’enracinement de l’évangélisation dans des terres qui avaient une tradition philosophique et religieuse très éloignée du christianisme.

         Il ne s’agira pas tant dans cette note de lecture de raconter l’histoire que d’essayer de plonger dans les racines de la présence chrétienne au Japon.

         Pour commencer il est utile de préciser quelques données biographiques sur l’auteur du livre, Shûzaku Endô.

         Né à Tokyo en 1923, il est mort à Tokyo en 1996. Il est l’auteur de nombreux romans dont le fil directeur est profondément tressé autour de la religion catholique. Il est souvent présenté comme converti au catholicisme mais il tient à préciser lui-même quand on l’interroge sur son baptême reçu à l’âge de 12 ans[2] : « J’insiste sur l’emploi de la forme passive parce que mon baptême n’était pas, de ma part, un acte libre ».

         Un séjour en France, à Lyon, de 1950 à 1953 pour étudier la littérature, ouvre un horizon nouveau devant lui, japonais et catholique, découvrant l’affrontement entre la culture de son pays d’origine et celle de la France dont les racines plongent dans le terreau chrétien de toute l’Europe. Shûzako Endô parlera de son catholicisme en ces termes : « J’ai reçu le baptême quand j’étais enfant. Autrement dit, mon catholicisme était une sorte de prêt-à-porter. (…) J’étais décidé à faire de ce prêt-à-porter quelque chose qui corresponde à mon corps ou à m’en débarrasser et trouver un autre costume qui m’aille. (…) Plusieurs fois j’ai pensé à me débarrasser de mon catholicisme mais finalement j’en ai été incapable. Je ne l’ai pas fait parce que je n’ai pas pu. La raison doit en être qu’après tout il faisait partie de moi. Le fait qu’étant jeune il m’ait ainsi profondément pénétré est un signe… »

         Il écrit son premier roman en 1954 mais c’est l’année suivante qu’il publie Shiroi Hito (L’Homme blanc) pour lequel il est lauréat du prix Akutagawa, le prix littéraire le plus prestigieux du Japon.

         Graham Greene, qui peut lui être comparé sous l’angle de la foi catholique, disait de son œuvre qu’elle était « celle d’un des plus grands romanciers de notre temps ».

         Shuzaku Endo rentré au Japon après son premier séjour en France et, malgré l’obstacle qu’il voit à faire comprendre le message de l’Évangile au Japon, adopte le parti de présenter le Christ comme « un pauvre, faible et sans défense, submergé par la douleur, impuissant et prêt à pardonner. Un Christ insensible aux honneurs comme aux titres, aux traditions  et à l’argent. (…) Endô livrait ainsi à ses compatriotes non croyants des perspectives originales sur le Dieu des chrétiens, en dehors de toute spéculation[3] ».

         L’histoire de Silence suit le cours historique introduit dans l’avant-propos ci-dessus.

         Informés du bruit qui court de l’apostasie de leur maître qu’ils tenaient en haute estime, trois jeunes prêtres demandent à partir à sa recherche au Japon, malgré l’édit d’expulsion qui frappe les missionnaires catholiques et les persécutions qui sévissent.

         Seulement deux parviendront à mettre le pied au Japon et entreprendront un périlleux voyage. Ils embarquent sur un bateau marchand, accompagnés par un japonais, Kichijiro, rencontré à Macao. Ce dernier se révélera progressivement comme un chrétien apostat qui a sombré dans la déchéance, ayant fui le Japon alors que sa famille a été anéantie par la persécution. Parvenus au Japon, guidés par Kichijiro, les deux prêtres partent à la recherche de communautés chrétiennes qui pourraient les informer sur le père Christophe Ferreira.

         Ils doivent se séparer quand le danger d’être arrêtés se fait plus pressant. Sébastien Rodrigues est arrêté le premier, trahi par Kichijiro. Commence alors pour lui un long calvaire physique autant que moral, qu’il va parcourir, à travers les épreuves et les trahisons, exerçant chaque fois que possible son ministère auprès des catholiques cachés, jusqu’à la rencontre de Christophe Ferreira et ce parcours sera une descente progressive dans le questionnement tourmenté de la foi… de sa foi.

         L’inquisiteur Inoué construit le piège dans lequel il veut entraîner Sébastien Rodrigues autour de l’argument : « Le Japon est une terre marécageuse. Les racines du christianisme ne peuvent qu’y pourrir ». Et le père Rodrigues succombera non sans une ultime résistance. Mis en présence de Ferreira, son maître qui a apostasié, l’interprète d’Inoué le presse de fouler aux pieds l’efumi[4].

Gravure symbolisant l’efumi

         A la fin du roman, Shûzaku Endô fait intervenir le Christ qui « parle » à Rodrigues : « Piétine ! piétine ! mieux que personne je sais la douleur qui traverse ton pied. Piétine ! C’est pour être foulé aux pieds par les hommes que je suis venu au monde. C’est pour partager la souffrance des hommes que j’ai porté ma croix. Le prêtre pose le pied sur l’efumi. L’aube éclate. Au loin, le coq chante[5] ».

         Quelles que soient nos convictions il est impossible de rester insensible devant cette tragédie qui a parfois des accents cornéliens.

         Ce bref résumé ne laisse qu’entrevoir la trame intime du récit qu’il faut suivre page après page et qui s’inscrit autour de ce silence présenté comme le silence de Dieu qui paraît insensible à la souffrance de ceux qui, comme Sébastien et les chrétiens cachés, semblent avoir été abandonnés.

         Il faut lire le livre sans jamais perdre de vue son auteur. Ce qu’il dit à propos de son baptême est complété par cette ultime conclusion : «… Je pense qu’il avait fini par grandir avec moi » dit-il, parlant de son catholicisme.

         Toute son œuvre est profondément marquée par le sceau du baptême reçu quand il était enfant mais qu’il reconnaît comme une marque « passive », difficilement assumée par son identité japonaise.

         Faut-il aussi lire dans Silence les reproches cinglants de l’inquisiteur japonais Inoué qui veut faire apostasier Sébastien Rodrigues comme ceux-là mêmes que serait à même de se faire Shûsaku Endô ?

         Même si Silence reprend des faits historiques incontestables concernant l’entreprise de la christianisation au Japon, il n’en demeure pas moins que tout le récit mérite la qualification de « roman ».

         Au demeurant, la trame reste cependant celle de la question toujours actuelle de l’évangélisation.

         Quand on considère l’évangélisation à partir de la première mention de l’envoi missionnaire : «  Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde[6] », et si l’on suit cette longue histoire, ce qui apparaît en premier c’est le terrain sur lequel s’enracine ce mouvement : un terrain hostile qu’il faut travailler durement. Et cette même histoire s’est reproduite sur le même mode avec des variations dans tous les pays où le message de Jésus-Christ s’est implanté. La réflexion qui porte sur les conditions et l’adversité -les oppositions de toutes sortes- est légitime mais partir de l’a priori idéologique selon lequel certains terrains sont impropres parce que leur idiosyncrasie les rend imperméables au message est une erreur. Partout et toujours, les persécutions anti chrétiennes ont pour origine un conflit dont l’origine est humaine, né de l’incompréhension et souvent de frustrations, dont le principal motif est une rivalité de pouvoir.

         La christianisation du Japon qui a été initiée par saint François Xavier en 1550 a été florissante et a touché tous les milieux sociaux[7], y compris les intellectuels et les notables jusqu’à ce que des rivalités opposant les européens pour des motifs qui n’ont rien à voir avec l’évangélisation provoquent le rejet par les autorités et notamment Hideyoshi qui, d’abord tolérant, finit pas déclencher l’exclusion des missionnaires et la persécution des chrétiens dont les 26 martyrs de Nagasaki le 5 février 1597.

        Dans le livre quand Sébastien Rodrigues est confronté à Christophe Ferreira le dialogue qui les oppose est presque surréaliste.

        – « Vous et vos pareils, dit Ferreira, ne voyez du travail des missionnaires que les dehors, vous n’en considérez pas l’amande. Il est vrai qu’au cours  de mes vingt ans de travail à Kyoto, en Kyushu, en Chugoku, à Sendaï et ailleurs, des églises furent bâties, des séminaires fondés à Arima et Azuchi, et que les Japonais se convertissaient à qui mieux mieux. Le chiffre même de 200 000 chrétiens est une estimation prudente, il y en eut, à une certaine époque, jusqu’à 400 000.

        …/…  Certes, si les Japonais avaient été amenés à croire au Dieu que nous leur prêchions, mais dans les églises qui furent construites dans tout le pays, ils ne priaient pas le Dieu des chrétiens. Ils l’avaient adapté à leur mode de pensée d’une façon que nous ne saurions imaginer. Si vous appelez ça Dieu … Non ce n’est pas là Dieu. »

        – « Pas du tout, répond Rodrigues, je refuse d’écouter vos propos insensés. Il n’y a pas longtemps que je suis au Japon, mais de mes propres yeux, j’ai vu les martyrs.» Il se voila le visage et poursuivit entre ses doigts : « de mes propres yeux je les ai vus mourir, brûlant de foi. »

         … Et longtemps après, alors que le retour de prêtres au Japon se fait progressivement dans le silence : « Un mois environ après l’inauguration de l’église d’Oura, le 17 mars 1865, le P. Bernard Petitjean vit de sa fenêtre un groupe de douze à quinze personnes, hommes, femmes et enfants, qui se tenaient avec respect devant la porte fermée de l’édifice. …/… Pendant deux cents ans les chrétiens avaient vécu sans aucun prêtre pour leur administrer les sacrements ou leur venir en aide, sans possibilité d’entrer en relation avec l’Église dans le reste du monde. Et pourtant ils avaient gardé « le même cœur » que les chrétiens d’Europe. …/… Un jour un chrétien venu des Gotô se présenta accompagné d’un « baptiseur » qui, après avoir exposé sa dévotion au chapelet, récité sans Gloria Patri comme c’était la coutume au XVIIe siècle, posa ensuite deux questions : les missionnaires connaissent-ils le chef du Royaume de Rome ? les missionnaires sont-ils mariés ? Le baptiseur se réjouit d’entendre la réponse : le nom du Pape, Pie IX, et l’annonce que les missionnaires gardaient le célibat. Il sembla que, pour lui, les trois signes les plus évidents de la foi catholique des nouveaux arrivés avaient été la dévotion à Marie, l’union avec le successeur de Pierre et le célibat des prêtres. » [http://www.mepasie.org/rubriques/haut/pays-de-mission/le-japon/]

         Shûzaku Endô autant que Scorsese ont une histoire personnelle qui traverse le récit et dans lequel chacun pourrait endosser l’un après l’autre le rôle des personnages de Ferreira, Rodrigues, Garupe et Kichijiro.

Conclusion

         En filigrane, Silence pose avant tout une question : l’universalité du message évangélique.

         Le « silence de Dieu » n’est pas seulement celui auquel se heurtent les missionnaires dans le contexte particulier de la christianisation du Japon. Il s’est toujours posé depuis les origines. La question quant à elle est pertinente si la réponse n’est pas univoque, voire, chacun a sa propre réponse dans sa vie personnelle.

         Le « silence de Dieu » est autant une question qu’une réponse et le chrétien ne peut opposer à ce « silence » qu’une seule réponse : « Que veux-tu ? Qu’attends-tu de moi ? Me voici ».

[1] Nishizaka Hill est une colline sur laquelle a été érigé, à Nagasaki, le Mémorial des 26 martyrs chrétiens.

[2] Cf. notice biographique in Silence, Shûzaku Endô, Folio Editions Denoël 1992

[3] Cf. Shûzaku Endô, (1923-1996) : Un nouveau Graham Greene au Japon

[4] Au Japon, méthode utilisée par les autorités du shogunat Tokugawa pour repérer les personnes converties au Christianisme, religion alors interdite et persécutée au Japon. Elle consistait à forcer des individus suspects à piétiner une médaille de Jésus ou de Marie devant des officiels.

[5] Silence Folio Editions Denoël , 1992.

[6] Matthieu, 28, 19-20

[7] Le 7 février 2018 se tiendra à Osaka la Messe solennelle de béatification du Vénérable Justo Takayama Ukon (1552-1615), le samouraï du Christ, personnage cher à l’Eglise au Japon & http://eglasie.mepasie.org/asie-du-nord-est/japon/2016-02-18-beatification-d2019un-samourai-chretien-martyr-juste-takayama-ukon-1552-1615

Pizzicatho

2918.01.06

« Dieu par la face Nord » (II)

« Le mot Dieu est ambivalent. Il a un adret et un ubac. Une face sud et une face nord. Quand Nietzsche annonce : « Dieu est mort », il fait référence au dieu personnel, bon, jaloux ou miséricordieux, que le croyant prie dans les églises, mosquées et synagogues. C’est la face sud.

La face nord, il n’en souffle mot. Elle est abrupte, lisse, vertigineuse, sans filet, sans contour, sans fond, nocturne. Certains textes sacrés de l’Inde la désignent par le pronom « cela ». Des soufis, autrefois, l’appelaient al-Haqq, le Réel. Maître Eckart la nomme « déité ». Cela ne meurt pas, cela ne naît pas.

C’est elle que nous voyons aujourd’hui pointer à l’horizon. Cela pourrait être le sens, encore caché, de notre modernité. »

Ainsi l’éditeur, Albin Michel, présente-t-il, avec les mots-mêmes de l’auteur, ce livre paru en avril 2016 avec un bandeau sur lequel s’inscrit l’appréciation sans équivoque signée Emmanuel Carrère : « Un livre essentiel ».Et l’éditeur de préciser que le livre n’est pas sans lien avec « Le  » qu’Emmanuel Carrère a publié en 2014[1].

Et le même E. Carrère de publier dans le Monde des Livres du 23 mars 2016[2] un éloge inconditionnel d’Hervé Clerc dont il affirme être le meilleur ami. Si les deux livres se rapprochent, parce qu’apparemment ils tournent tous les deux autour même sommet, Dieu, qu’Hervé Clerc aborde par la face Nord, ils diffèrent, par le regard que leur auteur respectif porte sur Dieu. Assez lointain pour Hervé Clerc qui avoue n’être ni croyant, ni athée … agnostique (?) et qui se pose des questions sur sa propre existence « Qu’est-ce que je fais là ? Et c’est quoi « je » ? Et c’est quoi « là » ? » Il avoue quand même éprouver de l’attrait pour les religions parce qu’elles expriment du sens ou au moins de la recherche de sens. Quant à E. Carrère, il traîne toujours derrière lui un passé pas totalement éteint de cendres refroidies, celui d’un « ex » qui autour de la trentaine a basculé avec une spontanéité presque brutale, vers l’Église qui lui a ouvert ses portes. Il a « fait sa crise », lassé de trop de psychanalyse, entre deux séances de yoga et est devenu « catho »[3]. Peut-être trop … mais en tout cas pas assez en profondeur pour que l’expérience dure. « À un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé. » 

Ancré dans la conviction qu’il faut toujours éviter d’écrire des propos qui pourraient ressortir d’un jugement de la conscience, je me dois d’admettre par principe que sa démarche initiale était sincère. Il l’a d’ailleurs confiée à des notes intimes, comme un journal écrit pendant ces années où il a vécu sa foi, sur un mode très entier. Il aspirait à cette transformation qu’expriment les versets d’Ezéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair »[4]Mais la foi et la persévérance ne se commandent pas. Carrère aborde la religion comme un bûcheron. Le parcours s’arrête aussi brutalement qu’il a commencé, un Vendredi Saint de l’année 1993. Il confesse : « Est-ce cela perdre la foi ? N’avoir même plus envie de prier pour la garder ? Ne pas voir dans cette désaffection qui s’installe jour après jour une épreuve à surmonter, mais au contraire un processus normal ? La fin d’une illusion. …/… Est-ce que le réel c’est que le Christ n’est pas ressuscité ? J’écris cela le vendredi saint, moment du plus grand doute. J’irai demain soir à la messe de Pâques orthodoxe, avec Anne et mes parents. Je les embrasserai en disant « Kristos voskres », « le Christ est ressuscité », mais je ne le croirai plus. Je t’abandonne, Seigneur. Toi, ne m’abandonne pas. Je suis devenu celui que j’avais peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude »

Hervé Clerc, Emmanuel Carrère, comme encordés sur la même face Nord à la recherche de Dieu, du visage de Dieu ?

Il faut accorder aux auteurs que l’érudition des deux livres suppose des recherches approfondies mais peut-être trop d’érudition les a-t-elle éloignés de l’essentiel… de la réalité de Dieu.

Le Dieu d’Emmanuel Carrère est identifiable : c’est celui qu’il suit dans une des meilleures sources : l’Évangile selon saint Luc. Aujourd’hui il cherche toujours : « Affaire classée, alors ? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, quinze ans après avoir rangé dans un carton mes cahiers de commentaire évangélique, le désir me soit venu de rôder à nouveau autour de ce point central et mystérieux de notre histoire à tous, de mon histoire à moi. »

Et Carrère de conclure in fine : « Je ne sais pas ». Il se confie, au fil d’entretiens qui suivent la parution de son livre, sur la motivation qui l’a conduit à coucher sur le papier son expérience de croyant. « Une des choses qui rend le christianisme très singulier, c’est que c’est aussi une création littéraire et même romanesque. » Si on lui demande s’il est chrétien ou non, il répond : « Si, comme moi, on ne croit ni à la résurrection du Christ, ni au fait qu’il soit né des entrailles d’une vierge, on peut en tirer la conclusion que le christianisme est intéressant culturellement –il a produit les cathédrales et la musique de Bach- mais il n’y a pas à s’en soucier davantage en dehors de cet intérêt historico-culturel tout à fait légitime ».

En somme Carrère est un « intermittent de la foi ». Il est de ces hommes qui cherchent sans but précis, sans y mettre vraiment le cœur. Une errance seulement guidée par l’intellectualité à l’état pur qui ne se soucie guère de la spiritualité.

Il est juste quand même de préciser qu’E. Carrère n’a pas prétendu faire œuvre d’exégète et qu’il se refuse à envisager la dimension théologique du texte. Dont acte !

Le Dieu d’Hervé Clerc est enfoui dans la jungle de ses sources qu’il est allé chercher principalement dans les religions de l’Inde et dans l’Islam : « J’ai agencé mon enquête autour d’un certain nombre de noms divins, empruntés les uns à l’hindouisme, les autres à l’Islam –la plus ancienne et la plus récente des grandes religions du monde. …/… Toutes les religions qualifient Dieu même pour dire qu’il est fondamentalement inqualifiable. Ces noms sont dépourvus de caractère dogmatique. Ils n’appartiennent à personne. Chacun peut méditer sur eux, quelle que soit sa religion ou son absence de religion. D’où leur modernité. »

Une histoire introduit le prologue qui lui servira de fil rouge pour son ascension de Dieu par la face Nord : l’histoire bien connue des aveugles qui rencontrent un éléphant. Chacun touche une partie distincte de l’animal et en conclut : « C’est une grosse colonne …, c’est un tuyau rugueux …, c’est une grande balayette …, c’est une corde. » Et Hervé Clerc de conclure : « Alors, pour éviter la confusion, nous devons, à chaque fois, apporter un éclaircissement : quand je dis « Dieu », je ne pense pas à un père ou à un ami, au créateur et au seigneur des mondes que l’on prie dans les temples, églises, synagogues, mosquées, je ne pense pas au guide, sauveur, protecteur des hommes. Je ne sais pas s’il existe mais en tout cas ce n’est pas à lui que je pense ; lui, c’est l’éléphant en morceaux, alors que moi, je tâtonne pour trouver l’éléphant en entier ».

Un regard à la table analytique du livre m’a plongé dans une grande perplexité tant les références sont foisonnantes, voire étourdissantes. Les spiritualités de l’Extrême Orient y tiennent une place de choix, l’auteur ayant antérieurement publié un essai sur le bouddhisme[5]. Un unique chapitre -6 pages, sur 314 pages- s’intéresse au christianisme. Il est consacré à « Maître Eckart : dans le fond et le tréfonds ». C’est quand même bien peu.

Si on a le courage de s’encorder pour une telle expédition -plus de 900 pages tout de même à eux deux- qui vont-ils trouver au sommet de la face Nord ? Dieu … ? Quel Dieu ?

« Je ne sais pas » dit E. Carrère …

« Je ne sais pas s’il existe » conclut H. Clerc.

C’est quand même un lourd investissement pour un résultat aussi décevant.

Est-il si nécessaire de monter si haut, de choisir « la voie abrupte, lisse, vertigineuse… » pour chercher « l’essentiel » ?

Pizzicatho

2016.11.22

A suivre : « Dieu par la face Nord » (III)

[1] Emmanuel Carrère, Le Royaume, P.O.L. 2014

[2] http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/03/23/l-ascension-d-herve-clerc_4888843_3260.html

[3] A suivre son parcours on ne sait pas bien à vrai dire si c’est l’Eglise catholique ou l’Eglise orthodoxe.

[4] Ezéchiel, 36, 26

[5] Herve Clerc, Les choses comme elles sont – Une initiation au bouddhisme ordinaire, Folio essais, 2001

Une brève explication à titre d’introduction.

J’ai découvert par hasard en surfant sur la toile le site de Régis de Castelnau[1]. Sans bien connaître l’auteur du blog Vu du droit[2] je ne partage sans doute pas beaucoup de ses convictions personnelles mais c’est sans importance dans le contexte qui est le motif de cet article. Régis de Castelnau a le regard professionnel d’un juriste compétent et c’est la seule chose qui m’intéresse.

17 Mehus Woman taken in adultery 17th century Mehus, Lieven more Pen and ink, graphite on paper (light buff) Height: 23.9 cm; Width: 19.1 cm Acquisition Witt, Robert Clermont (Sir); bequest; 1952 D.1952.RW.1992 Copyright: © Courtauld Institute of Art Gallery, London

Mehus Woman taken in adultery 17th century Pen and ink, graphite on paper
Copyright: © Courtauld Institute of Art Gallery, London

Baupin… Barbarin … même combat ?

Puisque dans ces deux affaires l’auteur du blog, – juriste de formation et donc ayant toutes les compétences pour s’exprimer -, parle de « lynchage » le rapprochement des deux « affaires » est une commodité de langage.

Mais ne nous y trompons pas, là s’arrête la corrélation ! Ni le fond, ni les enjeux ne sont les mêmes.

Cependant et si je poursuis dans la ligne du rapprochement, je ne développerai que la plus récente des deux histoires, « l’affaire Baupin ». Il m’apparaît que dans les deux cas les médias et tous ceux qui montent au front, quels que soit leur affinité ou leur dissentiment à l’égard des personnes, n’ont peut-être pas pris la vraie mesure de la question. Je dis « question » en évitant soigneusement de créer une problématique.

Une question est simplement posée et attend une réponse. Un problème suppose déjà – dans l’acception médiatique courante du terme – une part de non-dit, de mystère caché… bref une embrouille dissimulée.

En l’occurrence ces affaires et je le dirai avec une certaine franchise « brut de décoffrage » : c’est une « affaire de sexe » avec tout ce que l’expression suppose de nauséabond. Je précise tout de suite ma pensée pour éviter au lecteur de s’égarer sur une fausse piste. Je n’aime pas parler de la sexualité en la réduisant à « une question de sexe ». Pour moi, médecin, le sexe est une question d’anatomie, sans plus.

La vraie question, et j’y reviens, est celle de la sexualité et du rapport personnel et sociétal à la sexualité. Or du côté des victimes -qui en tant que telles ont tous les droits de recourir aux procédures légales- comme du côté des commentateurs en tout genre, c’est surtout une affaire de sexisme et d’abus de pouvoir. Or je pense qu’on se trompe de cible. La réalité est, en tout cas, à l’origine de « l’affaire Baupin », principalement, qu’on me pardonne la sincérité frontale, « une histoire de mec incapable de maîtriser sa libido ».

Je n’ai pas la compétence pour aborder ces situations sous l’angle juridique et de toute façon le droit devra passer … Je veux encore croire que le droit et la justice marchent dans la même direction … mais peut-être suis-je naïf.

Ce qui m’afflige le plus c’est la convergence de tous les commentaires lus ou entendus sur l’affaire Baupin. Et nous n’en sommes qu’au début, non sans avoir la conviction que bientôt elle sera reléguée au second plan … Le scoop. … toujours le scoop ![3] Ainsi il s’agirait principalement d’une histoire de pouvoir masculin dans la sphère politique. Certes ce pouvoir se serait traduit par des propos et des gestes connotés d’un homme à l’égard de collègues femmes mais c’est (presque) anecdotique. Ce qui ressort majoritairement des commentaires c’est que le pouvoir exercé par les hommes est encore trop largement dominateur ceci expliquant cela. CQFD.

Au fait, est-ce l’apanage des hommes politiques ? Et puis quand il est question de « harcèlement sexuel » on ne parle que des hommes vis à vis des femmes. Je n’ai pas encore lu que le harcèlement soit le fait de femmes vis à vis des hommes. Par prudence et surtout pour éviter de sombrer je ne pousserai pas plus loin les recherches.

Mais quand donc cessera-t-on de lever des écrans de fumée pour dissimuler cette « réalité que je ne saurais voir »…

Quel écran de fumée ?

Celui de la « féministosphère » qui a trouvé là un terrain favorable à ses revendications habituelles. Il existe quand  même une grande hypocrisie qui consiste à jeter la responsabilité exclusive sur le machisme en politique. Il faut prendre ses responsabilités et ne pas se défausser ! Que n’a-t’on entendu déjà en si peu de temps et bien évidemment de la part de femmes qui se revendiquent d’un féminisme de combat. Je veux dire ici un féminisme agressif qui considère la différence homme-femme comme un champ de bataille où s’affrontent des adversaires dont l’un doit nécessairement écraser l’autre. Que je précise pour éviter tout malentendu que je partage la conviction qu’il y a une place dans la société et dans tous les domaines pour les hommes et pour les femmes sans discrimination aucune, dans le respect de la spécificité et de la dignité propres de la personne. Rien de plus contraire à la dignité que de vouloir gommer ce qui fait l’originalité de la féminité et la masculinité. Ainsi ce qu’on a surtout entendu c’est la revendication d’une parité toujours insuffisante comme si cette parité était la solution à toutes les discriminations ou pseudo discriminations. « L’affaire Baupin » étant inscrite dans l’atmosphère politique c’est principalement le monde du pouvoir qui est ciblé. Ainsi l’ambition et le pouvoir sont-ils considérés comme la sphère privilégiée où séviraient les « aventuriers du sexe ». Il est vrai que par leur exposition publique, les personnalités politiques sont en devanture. … La réalité, depuis des temps immémoriaux il est vrai, nous en a donné la démonstration, cette triste réalité ne date pas d’hier. Il aurait existé, dans l’histoire-fiction, un « droit de cuissage » [4]! … Pourtant, et sans céder à la tentation d’une lecture psychanalytique de ces « faits divers », ne devrait-on pas s’essayer à une interprétation plus simple et plus sincère mais qui n’est pas dans l’air du temps. Les beaux esprits, … -j’interprète : les pharisiens d’aujourd’hui- ont jeté des pierres sans avoir la certitude que la cible est vraiment coupable. Il est aveuglant de constater que ceux qui s’érigent en donneurs de leçon ne veuillent rien savoir de la morale … qui est un concept ringard et rétrograde incompatible avec la modernité. « Bizarre »… Vous avez dit « Bizarre ». La diversion est bien orchestrée ! Et le refus criant, qui tourne à l’obsession, de regarder la réalité en face !

Les responsables : le machisme en politique, l’insuffisance de la parité, la griserie du pouvoir. Et on en profite pour exhumer d’autres affaires qui étaient oubliées dans des placards.

On parle un peu, aussi, du silence, cet assourdissant silence des victimes, auquel on trouve une justification : la pression exercée sur les elles par la crainte de perdre un poste, une fonction, et, il est vrai, l’honorabilité qui en prend un coup ! Mais pourquoi attendre : la première agression verbale, le premier geste inconvenant et déplacé devraient déclencher l’alarme sans attendre la fin du délai de prescription.

Je ne me fais aucune illusion quant à la réception de cet autre message : tant qu’il ne sera pas possible d’aborder dans la sincérité et autrement que comme un « problème » … -ce qui est largement entretenu par la théorie psychanalytique- la question de la sexualité, le résultat sera que personne ne saura la regarder sous l’angle de la normalité psychologique. La libido visqueuse des désaxés n’est ni de l’ordre de la génération spontanée, ni des actes manqués et pas davantage de la majorité des hommes. Si je dis que des valeurs comme la pudeur, la discrétion, la simplicité, la chasteté dans les attitudes et dans le vêtement sont les meilleurs atouts pour se protéger, j’entends déjà les ricanements, les allusions douteuses, je vois la moue sceptique …

… Et le « spectre DSK » de resurgir mais ce n’est pas le Commandeur, ce serait plutôt Leporello.

A ce propos on ne les a pas tellement entendues à cette occasion ! Il est vrai que « ça ne lui ressemble pas [5]». « Il n’y a pas mort d’homme. [6]» Et puis, nous sommes aux Etats Unis, la victime est une femme de service…

Même si personne ne prononce le mot que tout le monde pense mais que personne n’ose dire : on est bien dans le domaine du pathologique ! Ce qui n’exempte pas de responsabilité.

Sempé a fait, il y a longtemps, un dessin très emblématique. Ne l’ayant pas retrouvé je le décris. Un homme est sur un chemin. Il avance tête basse, on le sent préoccupé. On suppose qu’il marche sur ce chemin qui conduit vers un embranchement où il bifurque dans deux directions : une qui conduit vers une maison où une plaque indique un nom « Psychiatre », devant laquelle attend le praticien. L’autre direction conduit à une église sur le parvis de laquelle attend un prêtre. Et la légende : une bulle au dessus du psychiatre qui s’adresse au prêtre : « S’il a le sens du péché il est pour vous, sinon, il est pour moi ! ».

La modernité dont on nous rebat les oreilles veut que tout soit dit, tout soit étalé au grand jour, sans limite… Sinon c’est de la censure ! Oh le vilain mot ! Pas question de brider la créativité dans les arts, en littérature, au théâtre, au cinéma, dans les arts plastiques… etc. Surtout ne pas interdire : « Interdit d’interdire ! ». On était en 1968.

Pour une personne normale la sexualité reste du domaine de la vie privée… en principe ! Qui me fera croire que l’érotisme[7] je ne dis même pas la pornographie mais la « description et exaltation par la littérature, l’art, le cinéma, etc., de l’amour sensuel, de la sexualité »est un ressort naturel et normal pour la personne humaine ? Quand une personne éprouve comme une nécessité de voir, de lire, d’entendre … des messages érotiques, j’éprouve les plus grands doutes sur sa normalité. En ce moment se déroule le Festival de Cannes. Récemment, Antoine Guillot, un critique cinématographique commentait deux films présentés le premier jour de la compétition. A propos d’un de ces films il disait, sans s’émouvoir et comme si cela allait de soi qu’il y avait des scènes d’un « érotisme frontal ». Je ne sais pas vraiment ce qu’il entend par cette expression mais il ne faut trop d’imagination pour comprendre de quoi il s’agit. Normal, c’est du cinéma ! C’est le spectacle vivant ! « Touche pas au 7° art ! »

J’en termine par un retour sur le titre pour mettre en parallèle ce qui les rapproche vraiment mais seulement : les délits dont sont coupables les vrais responsables sont des délits sexuels.

La prétendue libéralisation des mœurs ou permissivité a ouvert la porte à toutes les dérives et exposé les personnes fragiles à toutes les agressions. Personnes fragiles : les jeunes dont la construction psychique et morale est en formation, les personnes dont la construction psychique et morale a été blessée, les adultes dont la construction psychique et morale a été détruite. Ces personnes fragiles sont plus que d’autres sensibles aux messages qu’envoient les vecteurs incontrôlés et incontrôlables qui surfent sur la vague de la sensualité la plus agressive portée par l’idéologie libertaire.

Ce qui n’est pas normal ce n’est pas tant d’avoir occasionnellement des pensées troubles voire déviantes dans le domaine sexuel, si elles ne sont pas suivies d’actes délictueux cela n’affecte pas d’autre personne et ceux qui en sont affectés de manière récurrente sont tenus d’assumer leur déviance personnellement et, si elles ont une conscience en activité, chercher à se corriger. Ce qui est autrement grave, c’est d’entretenir la déviance par des incitations diverses : lectures, films, sites… etc. de type érotique ou pornographique. Et c’est justement la cible que visent les vecteurs dont je parle plus haut.

Mais nous entrons là dans un vaste débat dans lequel n’osent pas entrer ceux qui pourraient assainir ce climat délétère. Ceux qui se risquent à le faire sont taxés de puritanisme vieux jeu.

… Tant que n’existera pas le courage politique et institutionnel de juguler les réseaux pornographiques mais aussi ceux qui véhiculent la sensualité comme norme sous prétexte de liberté d’expression, le jeu est commode aujourd’hui de tirer à boulet rouge sur quelques cibles qui se sont fait prendre au piège : les acteurs passifs ne sont pas exempts d’une grave responsabilité parce qu’eux mêmes ont contribué à ce qu’ils se mettent en ligne de mire.

Pizzicatho

2016.05.14

[1] http://www.vududroit.com/a-propos-de-lauteur/ & https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gis_de_Castelnau

[2] http://www.vududroit.com/

[3] A l’heure où je mets une dernière main à ces lignes, on n’en parle déjà presque plus !

[4] http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/le-droit-de-cuissage-n-existait-127562

[5] http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/05/15/2495312_dsk-arrete-pour-agression-sexuelle-ca-ne-lui-ressemble-pas.html

[6] http://www.marianne.net/hervenathan/Affaire-DSK-Jack-Lang-un-peu-de-decence-_a105.html

[7] http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9rotisme/30826

 

 

 

 

 

Dans le jardin des mots : martyr… martyre…

Mon cher cousin,

J’emprunte l’intitulé « Dans le jardin des mots » à une grande dame, Jacqueline Worms de Romilly, helléniste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de l’Académie française. Il est le titre d’un livre [1] & [2] atypique pour celle qui fut professeur à la Sorbonne et nous a quittés en 2010.

Elle n’a pas traité ces mots qui aujourd’hui, après une nouvelle tragédie qui a endeuillé la nation, sont des concepts qui courent en boucle dans les innombrables articles de nombreux médias. Dans le désordre et sans épuiser le registre je voudrais évoquer « martyr, barbarie, radicalisation, valeurs, vandalisme … ». Ces mots qui sévissent dans les médias depuis de nombreux mois, à propos des actions menées dans de nombreux pays par des fanatiques se réclamant d’un « islamisme radical » méritent d’être revisiter. C’est en tout cas mon avis et sans prétendre faire le tour de la question ni moins encore rivaliser avec le talent et l’étendue de la culture de Jacqueline de Romilly, je vais m’essayer à l’exercice.

Dans un courrier tout récent je t’ai donné mes impressions sur la minute de silence qui a été observée le lundi 16 novembre.

Comme tout le monde a fait sans trop d’imagination le lien entre les événements du début janvier – « Charlie Hebdo » – tu ne seras pas étonné que je revienne moi aussi sur la tuerie qui a frappé le journal.

Pour commencer je me suis livré à une brève revue de presse en différé de l’événement pour situer mon sujet. Elle est assumée dans sa diversité mais je l’inscris telle que sans jugement de valeur sur le contenu ni sur les auteurs.

« Les abrutis qui ont massacré le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo la fleur de l’intelligence française, symbole de l’esprit voltairien au meilleur sens du terme, nous rappellent la place tenue par nos chroniqueurs de l’époque comme contributeurs des Lumières. C’est cette richesse intellectuelle et morale qu’ont voulu tuer ces assassins dont la détermination et le professionnalisme dans l’horreur rivalisent avec le crétinisme le plus obscur. »

Noëlle Lenoir, 2015.01.08 [3]

« Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, s’est exprimé en français pour témoigner son soutien aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo. Mercredi en fin d’après-midi, il a déclaré que les journalistes assassinés aujourd’hui « sont des martyrs de la liberté ». Le secrétaire d’Etat a également professé : « Aujourd’hui, demain, en France, à travers le monde, le pouvoir de la liberté d’expression vaincra ».[4]

 « Y a-t-il une vie après Charlie Hebdo ? Quelle leçon en tirons-nous ? Certains sont plus logiques et affichent, comme une gloire de ne pas céder à une mode qu’ils pensent passagère : « Je ne suis pas Charlie ». Mais alors, qui sommes-nous après un tel drame ? Des croyants les yeux bandés, guidés par un aveugle sourd et muet ? Ne pas être Charlie aujourd’hui représente pour moi une justification du terrorisme. Ces journalistes-dessinateurs sont des martyrs de la liberté. » [5]

« Le journaliste français Jean-François Khan, fondateur du magazine Marianne, connaissait plusieurs victimes. «Tignous [de son vrai nom Bernard Verlhac] était mon ami, je l’avais embauché à Marianne, a-t-il raconté à La Presse. Ils [les journalistes du journal] sont morts dans leur combat contre le fanatisme et les dérives de la religion. Ce sont des martyrs de la liberté d’expression. En soi, ce n’est pas mon truc, Charlie. C’est un journal anarchisant qui aime la provocation. Personnellement, je ne crois pas que cela soit la bonne façon d’aborder les choses, mais cela n’empêche absolument pas son droit d’exister.»[6]

«… Mais nous refusons de nous associer à ce que Charlie Hebdo soit qualifié de martyr pour la cause de la démocratie et de la liberté d’expression et nous mettons en garde nos lecteurs d’être prudents face au programme réactionnaire qui motive cette campagne hypocrite et malhonnête. » [7]

 « Les morts de Charlie Hebdo sont des martyrs de la liberté totale d’expression. » Ironie sinistre, ou bien cynisme assumé ? [8]

Premier mot : « martyr »

Le mot martyr vient du grec martur qui signifie témoin. Le martyre est la mort ou les tourments que subit le martyr pour une cause.

« L’Église du premier millénaire est née du sang des martyrs : « Sanguis martyrum – semen christianorum » [9] . Les événements historiques liés à la figure de Constantin le Grand n’auraient jamais pu garantir à l’Église un développement comme celui qui se réalisa durant le premier millénaire s’il n’y avait eu les semailles des martyrs et le patrimoine de sainteté qui caractérisèrent les premières générations chrétiennes. Au terme du deuxième millénaire, l’Église est devenue à nouveau une Église de martyrs. Les persécutions à l’encontre des croyants – prêtres, religieux et laïcs – ont provoqué d’abondantes semailles de martyrs dans différentes parties du monde. Le témoignage rendu au Christ jusqu’au sang est devenu un patrimoine commun aux catholiques, aux orthodoxes, aux anglicans et aux protestants, comme le notait déjà Paul VI dans son homélie pour la canonisation des martyrs ougandais. (…)

En notre siècle, les martyrs sont revenus ; souvent inconnus, ils sont comme des « soldats inconnus » de la grande cause de Dieu. Dans toute la mesure du possible, il faut éviter de perdre leur témoignage dans l’Église. Comme il a été suggéré lors du Consistoire, il faut que les Églises locales fassent tout leur possible pour ne pas laisser perdre la mémoire de ceux qui ont subi le martyre, en rassemblant à cette intention la documentation nécessaire. Et cela ne saurait manquer d’avoir un caractère œcuménique marqué. L’œcuménisme des saints, des martyrs, est peut-être celui qui convainc le plus. La voix de la communio sanctorum est plus forte que celle des fauteurs de division. »

Saint Jean-Paul II, Tertio Millennio adveniente, n° 37 – Lettre apostolique ouvrant la préparation du Grand Jubilé de l’an 2000 

Lors de son « pèlerinage à la mémoire des martyrs du XXe siècle » le 8 avril 2008, le pape Benoît XVI a dit : « Ce XXIe siècle aussi s’est ouvert sous le signe du martyre ». Le Saint Père a fait remarquer que «  lorsque les chrétiens sont vraiment levain, lumière, et sel de la terre, ils deviennent eux aussi, comme c’est arrivé à Jésus, objet de persécutions, et comme lui ils sont un signe de contradiction ».

Mais il ne faut pas oublier d’autres nombreux martyrs qui ont aussi témoigné par la mort, par l’exil, par la déchéance tout au long de l’histoire biblique. L’histoire des derniers de l’Ancien Testament [10] se lit dans les deux livres des martyrs d’Israël qui raconte la révolte de Mattathias et de ses fils contre la tyrannie du roi Antiochus IV [11].

Permets-moi de revenir sur l’événement du 13 novembre. Ceux qui se sont fait sauter le caisson avec une ceinture d’explosifs prétendent eux aussi au glorieux titre de martyr.

Alors quel peut bien être le sens du martyre, l’acte par lequel on rend un témoignage, quand il est appliqué dans des contextes aussi éloignés que celui où des journalistes sont assassinés pour avoir caricaturé le prophète, les chrétiens des premiers siècles jusqu’à nos jours qui ont rendu témoignage au Christ en mourant plutôt que de trahir leur foi et des fanatiques qui choisissent de perdre la vie entraînant dans la mort des centaines d’innocents ?

Personne sans doute n’est titulaire exclusif d’une identité sémantique et si nous sommes très attachés à la richesse de sens des mots, à vouloir trop élargir le champ d’application le résultat est que le mot perd de sa signification.

Pour ma part tu comprendras que je ne partage pas de « panthéoniser » les journalistes de « Charlie Hebdo » comme des martyrs, fût-ce de la liberté d’expression. La liberté a-t-elle vraiment besoin de « ces témoins » ? Je n’entrerai pas ici dans un nouveau débat qui a déjà eu lieu en janvier et que les événements récents justifient pour certains qu’on les réchauffe. Quand on va au combat l’arme à la main, même si l’arme n’est qu’un crayon on peut s’attendre à ce qu’elle se retourne contre nous … et cette fois elle n’est plus un crayon. … Ce qui, bien évidemment, n’est pas supportable. J’admets qu’ils soient des témoins d’une cause mais je laisse à ceux qui la partagent la liberté de les mettre sur les « autels républicains » !

Je suis Charlie.3.2

Si un fanatique djihadiste met une ceinture d’explosifs pour aller plus vite et pas tout seul, hélas pour les innocents qu’il entraîne avec lui, au paradis d’Allah, il ne témoigne que d’une chose, de sa folie, ce qui est bien le sens du mot fanatique. Eux non plus ne sont pas des martyrs parce que leur cause est insensée.

Quant aux chrétiens, ils n’ont pas prétendu au martyre ni ne l’ont cherché par vocation eux par qui tout a commencé. Leur longue histoire qui du Colisée et des cirques de Rome s’est poursuivie tout au long des siècles jusqu’à aujourd’hui s’est aussi déroulée dans des « théâtres plus contemporains » qui ont pour nom : révolutions, guerres civiles, lutte idéologique assortie de lutte armée, dictatures…

Martyre de saint Etienne02

Ils ont répondu, parce que les circonstances les y ont conduits, debout dans les arènes, cloués sur des croix, torturés dans des camps, envoyés dans tous les goulags de la planète… sans jamais chercher cette palme parce qu’ils voulaient avant tout vivre pour témoigner. Ils savaient que Jésus l’avait annoncé [12] mais ils avaient surtout entendu le message donné aux apôtres après l’ascension : « Allez dans la monde entier, faites des disciples » [Matthieu, 28,19]. C’est à eux qu’en premier le témoin a été passé. Et ce témoin a couru de main en main transmis par ces témoins jusqu’à aujourd’hui parce que la course ne peut pas s’arrêter.

Et surtout, si la couleur du martyre est le rouge, le rouge du sang versé, elle est aussi celle de la charité. Ainsi en a décidé saint Jean Paul II le 10 octobre 1982 en canonisant saint Maximilien Kolbe [13].

Saint Maximilen Kolbe

Pizzicatho

2015.11.21

[1] http://www.canalacademie.com/ida2199-Dans-le-Jardin-des-mots-un-livre-de-Jacqueline-de-Romilly.html

[2] http://www.livredepoche.com/dans-le-jardin-des-mots-jacqueline-romilly-de-9782253124382

[3] http://blogs.lexpress.fr/noellelenoir/

[4] http://www.itele.fr/france/video/john-kerry-les-journalistes-assassines-sont-des-martyrs-de-la-liberte-106810

[5] http://www.croixdunord.com/la-vie-apres-charlie-les-lecons-dun-martyr-pour-la-liberte-seront-elles-entendues_3166/

[6] http://www.lapresse.ca/international/dossiers/attentats-a-paris/201501/08/01-4833403-des-martyrs-de-la-liberte-dexpression.php

[7] https://www.wsws.org/fr/articles/2015/jan2015/pers-j10.shtml

[8] http://www.bvoltaire.fr/tomasteri/de-la-liberte-dexpression-et-de-la-violence,151029

[9] Tertullien, Apologétique, 50,13

[10] Jacqueline de Romilly aurait aussi fait remarquer que l’étymologie latine de testament est testis qui signifie témoin.

[11] Lire le bouleversant récit in Deuxième livre des martyrs d’Israël, chapitre 7.

[12] Jean, 15,20 ; Matthieu, 5, 10 ; Luc, 21, 12-19

[13] http://www.immaculee.org/page.php?id=43

 

 

Une minute de silence …

Pray for Paris.5.2

« Souvent le silence est une réponse »

Ménandre[1]

Mon cher cousin,

Lundi la France sidérée par les attentats du 13 novembre a observé la traditionnelle « minute de silence » pour « témoigner ».

Je comprends bien que ce soit une manifestation de … justement, je me demande de quoi. De solidarité ? De compassion ? … Mais je pose aussi la question : à quoi cela sert-il ? Il n’y a rien de plus pesant que le silence dans ces circonstances, et l’on est presque soulagé quand la minute se termine. … C’est long une minute quand on compte mentalement chaque seconde.

Je me pose une autre question : et si au lieu d’un silence vide comme un désert on l’habitait intérieurement. Au lieu d’être simplement une minute vide, perdue dans le vague des regards tout aussi vides qui, il faut bien l’avouer, ne savent pas très bien sur quel horizon se fixer, on la remplissait de contenu…, de prière.

… J’entends déjà les réflexions habituelles : « Ça sert à quoi de prier dans ces circonstances ? Dieu ? … n’aurait-il pas pu empêcher, cette guerre, cette catastrophe, cette maladie, … toutes ces épreuves qui brisent nos existences. » La litanie des « responsabilités » qui pèsent sur ce Dieu qui reste sourd se déroule à l’infini.

Voilà que seront toujours affrontées face à face les deux attitudes, dans un duel intemporel autant que sans issue. Et il n’y a pas de réponse … En tout cas la minute de silence perd toute signification si on la met en face de la prière, sous le prétexte qu’elle ne sert à rien. La minute de silence n’a pas plus d’efficacité. Ceux qui l’observent ont-ils construit quelque chose ? Le silence tout seul est l’abîme du désespoir alors que la prière, qui souvent s’inscrit aussi dans le silence, engendre l’espérance. Le silence est un mur d’incompréhension, une frontière qui isole et qui dresse une barrière franchissable seulement sous condition. La prière est un pont qui conduit l’âme à la rencontre de Dieu… ou si ce n’est d’un Dieu que l’on connaît au moins d’une aspiration.

Je n’aime pas les minutes… pas plus que les secondes de silence qui nous transportent au bord de l’éternité du vide.

Je crois à la vertu, à la force, de la prière qui peut-être sans rien apporter de tangible, dans l’instant, porte en elle un élan qui maintient debout face à la tempête.

Le plus beau symbole du silence et de la prière sera toujours celui du Golgotha. Après avoir lancé vers le ciel, dans le peu de souffle qui lui restait, son ultime parole « Consummatum est », Jésus rendit son esprit. Il ne reste plus au pied de la Croix dressée sur le monde, qu’une mère et un fils qu’elle vient de recevoir… Sa dernière parole est aussi la porte qui ouvre sur un grand silence mais il est habité de prière et d’espérance. Sans doute seule, Marie, toute à sa douleur, sait-elle en cet instant, dans son cœur, que cette porte appelle l’espérance, celle qu’elle a ouverte depuis l’Annonciation. Elle est aujourd’hui et toujours, au milieu des vicissitudes de la vie l’icône inscrite dans le cœur du chrétien qui sait que sa foi n’est pas vaine.

« Souvent le silence est une question … »

Pizzicatho

2015.11.17

Pray for Paris.4.2

Le logo modifié s’inscrit sur deux photographies prises à Lourdes en mars 2010 qui représentent respectivement la quatrième et la treizième stations du Chemin de Croix de Lourdes sculptées dans le marbre par Maria de Faykod[2] pour célébrer le 150° anniversaire

[1] http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/12/Men/Menandre.htm

[2] http://www.musee-de-faykod.com/chemindecroix.html

 

 

 

 

 

Mon cher cousin,

Il est des jours où, avec la meilleure volonté du monde et toutes convictions confondues, il est difficile de comprendre dans quel monde nous vivons.

Je ne sais pas ce que tu penseras de ce qui s’est passé le 7 janvier 2015, à Paris.

Un attentat criminel perpétré contre un journal. Sans céder à l’espèce d’hystérie collective qui a saisi des millions de personnes, oubliant ce qu’est Charlie Hebdo, qualifier de criminel  l’acte qui a frappé collectivement la rédaction du journal ressort du plus élémentaire sans commun.

Même seulement en passant, et sans prétendre à un acte prophétique, j’ai consacré indirectement une chronique à ce même journal, il y a quelques mois à l’occasion de la disparition d’un de ses fondateurs, Cavanna qui venait de disparaître [1].

Il est inutile, je présume, de te rappeler que Charlie Hebdo n’était pas pour moi une source d’information même occasionnelle. Dans les circonstances tragiques qui ont propulsé le journal sur le devant de la scène, il ne serait pas convenable de se lancer dans la polémique.

Pour d’autres prises de position, on verra plus tard.

J’en ai déjà beaucoup lu et entendu car les médias, bien sûr, toutes tendances confondues, endossent aujourd’hui la veste ensanglantée de Charlie Hebdo.

Demain en France, c’est jour de deuil national, par la volonté du Président de la République qui n’a pas hésité à qualifier les victimes de « héros ».

Demain à midi comme en d’autres occasions sera observée une minute de silence.

Une première réaction à l’écoute ou à la lecture des innombrables témoignages est celle-ci : Il me semble que, même si l’information à chaud sur une question aussi sensible, et indépendamment de la cible visée, est évidemment compréhensible, il faudra bien qu’un jour tous ceux qui ont fait des déclarations, sous le coup de l’émotion, une fois celle-ci retombée, reviennent sur leur portée et réfléchissent à leurs propos. Même si l’on ne sait encore que peu de choses, à l’heure où j’écris, sur les responsables de l’attentat, il faut bien avouer que déjà une direction a été prise. La piste « islamique » est évidemment privilégiée, et c’est logique au vu de ce que représentait Charlie Hebdo pour cette mouvance.

Mais au-delà de cette piste présumée, que de déclarations ont déjà été faites qui n’échappent pas à l’amalgame : l’obscurantisme, le refus de la modernité, … j’en passe, dont sont responsables les religions. La cible étant Charlie Hebdo, que de fois ai-je déjà entendu la revendication du « droit au blasphème [2] ». Et ce n’est qu’un échantillon des « professions de foi », si tu me permets cette expression paradoxale.

Wolinski, l’une des victimes, était, à l’occasion des obsèques de Jacques Chancel, à l’Eglise Saint-Germain-des-Prés le 6 janvier au milieu d’une foule de personnes de tous les horizons, venues rendre un dernier hommage au grand journaliste qu’il a été, pour certains sans doute un exemple de professionnalisme haut de gamme, dans cet exercice difficile d’écrire ou de dire « l’opinion ». Wolinski déclarait qu’il aimait, lui, le caricaturiste que l’on connaît, dessiner cette église, lui, l’athée et le libertaire, dont les convictions allaient dans une toute autre direction que celle de l’Église.

Je t’entends déjà me dire : « Où veux-tu en venir ? »

C’est presque la « providence », -et je te précise que je n’entends pas établir un lien de causalité entre les événements-, qui vient de rapprocher ces morts successives.

Cela pour dire combien je suis étonné, chaque fois qu’une personne du monde des médias quitte ce monde, de voir se rassembler au cœur de Paris, dans l’église Saint-Germain-des-Prés, des hommes et des femmes que l’on voit plus habituellement sur les écrans, signer des articles ou des dessins dans des journaux, prononcer des discours, faire des déclarations, parcourir l’hexagone pour une campagne politique, … etc. Un peu comme si Saint-Germain-des-Prés, l’église, était une autre scène où se produire.

Que représente pour eux cette nef qui converge vers un autel sinon une autre façon de « monter les marches à Cannes ».

Entendent-ils…, écoutent-ils…, comprennent-ils… vraiment les mots que prononce le prédicateur dans son homélie ? Ce qui rassemble ces « spectateurs » c’est un événement bien particulier : la mort.

Que représente pour eux le mystère qui est célébré lors des funérailles chrétiennes ?

La vie… La mort ! …

Pour revenir sur la tragédie qui endeuille la France, les propos n’ont pas manqué qui parlaient du « paradis » où se trouvent désormais les victimes. Et il n’a pas manqué de dessins…- c’était trop tentant !- qui mettent en présence les victimes de Charlie Hebdo avec un « Dieu le Père » avec lequel ils ont bien souvent du crayon…

Je ne reviens pas sur plusieurs de mes lettres que je t’ai déjà adressées dont le sujet était justement le départ de personnalités pour l’autre monde. Mais, avec un peu de bonne volonté, tu pourras peut-être comprendre le message.

Pour terminer je t’en délivre deux. Ils s’inscrivent dans l’actualité du jour.

« Le Saint Père exprime la plus ferme condamnation pour l’horrible attentat qui a endeuillé ce matin la ville de Paris », a indiqué le porte-parole du Vatican, dans un communiqué.

Le glas sonnera à Notre-Dame de Paris jeudi midi

« L’Eglise catholique s’associera jeudi à la journée de deuil national en hommage aux victimes de l’attentat dans les locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo et fera sonner le glas de la cathédrale Notre-Dame à midi », a annoncé le diocèse de Paris. « La messe qui suivra cela célébrée en pensant aux victimes et à leurs familles », ajoute l’évêché dans un communiqué.

(à suivre…)

 Pizzicatho

2015.01.07

 http://youtu.be/k1-TrAvp_xs

 

[1] http://www.calamus-scriptorius.org/2014/02/

[2] En boucle sur France Info dans son édition spéciale du 7 janvier.

Ces quelques mots pour introduire le courrier que je transmets en pièces jointes. Je l’envoie à l’occasion de Noël 2014 et de la nouvelle année 2015 à la plupart des amis et des connaissances entrés dans mon carnet d’adresses au fil des années dans les circonstances les plus diverses.

Ce n’est ni l’improvisation ni le hasard qui me conduit à l’envoyer (presque) sans faire de sélection.

Le seul risque que je prends en envoyant un courrier de ce style, non sans une tonalité de provocation que j’assume, est d’avoir d’heureuses surprises… même si je n’en saurai peut-être jamais rien. Je souscris à ce que Saint-Exupéry fait dire au petit prince dans cette merveilleuse formule qu’un homme de foi ne renie pas : « L’essentiel est invisible pour les yeux » dit le renard. Et le petit prince de répéter : « L’essentiel est invisible pour les yeux ». Et le renard de poursuivre : « les hommes ont oublié cette vérité. » 

Cette année encore c’est avec la même émotion de toujours qu’à la Messe de Minuit, comme c’est une tradition liturgique, je me suis mis à genoux au verset du Credo « Il a pris chair de la Vierge Marie et s’est fait homme ». Le pape François dont on sait qu’il n’est pas à court d’innovation en paroles et en gestes, a demandé cette année qu’un orchestre symphonique interprète l’ « Et incarnatus est » de la Messe en Ut mineur de W.A. Mozart pour solenniser encore plus le verset[1]. cf. http://www.calamus-scriptorius.org/2014/01/

La première pièce jointe est la lettre que j’envoie pour transmettre mes vœux… simples et directs !

La deuxième est une vidéo de presque 5’ (pas plus !). Vous avez le choix de seulement contempler la beauté des tableaux soutenue par la paisible musique venue tout droit d’un Extrême-Orient qui a su se laisser inspirer, sans se renier, par le mystère chrétien. … La preuve que les civilisations ne sont pas imperméables les unes aux autres et peuvent dialoguer dans la paix et l’harmonie. Quant aux paroles chacun en tirera en toute liberté ce qu’il voudra.

 

Giotto di Bondone.03

Giotto di Bondone – Scènes de la vie du Christ : Nativité – Fresque 1304-1306

Chapelle Scrovegni (Chapelle de l’Arena), Padoue

Le simple abri sous lequel la Vierge et son enfant cherchent refuge est situé au milieu d’un sombre paysage rocheux. Marie se tourne de côté sur le lit afin de recevoir le nouveau-né des bras d’une sage-femme – un geste naturel et spontané que le regard de la mère et de l’enfant amplifie encore. Bien périphérique, cet échange de regards semble être le véritable centre de l’image, encore élargie pour inclure la scène de l’annonce aux bergers.


 

Les mots qui introduisent ce message de Noël ne sont pas d’un théologien ni même d’un prêtre dans son homélie de la Messe de la Nativité mais extraits de l’Éditorial d’un journal[2].

 « De la lumière à la lumière …

Qui est-il, cet enfant au fond de la crèche dont on devine les bras ouverts ? Qui est ce jeune homme au regard attentif, protégeant de sa main la vive flamme ?

 « De la souffrance à l’amour …

Cette crèche se trouve en Irak, dans la ville d’Erbil où tant de famille viennent chercher refuge. Elles ont tout quitté parce qu’elles voulaient rester fidèles à leur foi, parce qu’elles cherchent la paix.

« De l’attente à l’espérance …

Au loin un enfant attend. Son regard semble scruter l’immensité de la vie. Il s’approche, portant comme un trésor, cette flamme fragile. Fragile comme un nouveau-né. 

Dans la profonde nuit de Galilée voici plus de 2000 ans, l’Évangile rapporte que des bergers entendirent ces paroles : « Soyez sans crainte… Aujourd’hui vous est né un sauveur qui est le Christ Seigneur. »

« Ce nouveau-né a, lui aussi, fui la barbarie et la mort. Il a connu l’exode… Il demeure le signe de toutes les espérances humaines, de l’amour qui resplendit dans la chaîne ininterrompue de la vie. »

 

Notre monde est empêtré dans ses contradictions.

D’un côté ceux qui ne veulent pas entendre parler de symboles religieux, qui, selon eux, attentent à une certaine forme de liberté sous prétexte de « laïcité ».

De l’autre, parfois aussi les mêmes, ceux qui, pour des motivations que l’on ne comprend pas très bien, manifestent une « vague » sensibilité à l’égard des chrétiens persécutés, en Irak et en bien d’autres points du globe… mais sans plus.

Où est la cohérence ?

J’y vois plutôt l’incohérence du « politiquement correct» qui s’accorde avec l’incohérence des convictions.

Mais pour tant de chrétiens installés dans le confort et la passivité qui n’ont plus le courage d’affirmer leur foi c’est un peu comme si « tout ça » n’était rien d’autre que la mémoire historique enfouie sous les strates de l’indifférence … avant de sombrer dans l’oubli.

 J’emprunte les derniers mots au pape François :

« Il est salutaire de se souvenir des premiers chrétiens et de tant de frères au cours de l’histoire qui furent remplis de joie, pleins de courage, infatigables dans l’annonce et capables d’une grande résistance active. Il y en a qui se consolent en disant qu’aujourd’hui c’est plus difficile ; cependant, nous devons reconnaître que les circonstances de l’Empire romain n’étaient pas favorables à l’annonce de l’Évangile, ni à la lutte pour la justice, ni à la défense de la dignité humaine. A tous les moments de l’histoire, la fragilité humaine est présente, ainsi que la recherche maladive de soi-même, l’égoïsme confortable… ».[3]

 C’est toujours Noël, le joyeux message de la Nativité, prélude à une nouvelle année que je souhaite à chacun belle et remplie d’espérance… l’espérance de Noël et de son inestimable message dont l’actualité échappe au cours du temps qui passe.

2014.12.25 – 2015.01.01

 

 

 

[1]http://fr.radiovaticana.va/news/2014/12/23/et_incarnatus_est_de_mozart_pour_la_messe_de_la_nuit_de_no%C3%ABl_%C3%A0_saint-pierre/1115847

[2] http://www.ouest-france.fr/editorial-joyeux-noel-3080303

[3] La joie de l’Evangile, 263 in http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium.html

Mon cher cousin,

En plein été dans Le Monde Festival[1] on pouvait lire dans la rubrique « Des personnalités racontent une histoire singulière qu’elles ont eue avec « Le Monde », datée du 2014.08.28, cette chronique qui fait un retour sur un article que j’ai eu l’occasion de commenter dans un de mes courriers précédents : « En attendant un conclave »[2].

Solange Bied Charreton.2

 

Quel  n’est pas mon étonnement à la lecture de cette chronique estivale d’en apprendre un peu plus sur son auteur, Solange Bied-Charreton et surtout sur sa déconvenue quant à l’accueil plus que mitigé de son article dans les médias.

Le chapeau de la chronique est celui-ci : « 28 février 2013 : Benoît XVI renonce à sa charge. Très vite se pose la question de sa succession : qu’attend-on du nouveau pape ? Pour la première fois, Solange Bied-Charreton, jeune romancière catholique, s’exprime dans « Le Monde ».

Ainsi donc Solange Bied-Charreton est classée comme « une jeune romancière catholique ».

Avant de revenir sur la chronique de cette « histoire singulière » la concernant, intitulée « Le jour où Solange Bied-Charreton vexe les catholiques dans « Le Monde », permets-moi de faire un détour pour essayer de cerner la personnalité de Solange Bied-Charreton.

N’ayant lu aucun de ses livres et n’ayant aucune autre référence sur l’auteur que les articles du Monde, j’ai erré sur la toile à la recherche de quelques éléments d’orientation. Tu me rétorqueras qu’avant d’aller plus loin je devrais au moins lire quelques pages de ses livres ! A quoi je te répondrai que je pense en savoir déjà assez pour m’en faire une opinion sinon définitive, du moins bien documentée. Ses articles en disent long sur elle-même.

Ainsi, j’ai rencontré un personnage au parcours somme toute plutôt banal[3] et qui ne sort pas des sentiers battus. Des études honorables, sans plus. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir fait un parcours brillant et exceptionnel pour accéder à la notoriété.

J’ai aussi trouvé sur un blog cette note critique de son premier roman « Enjoy », signé par François Maillot, PDG de La Procure.

Enjoy Bied-Charreton-Solange

« Il est difficile d’écrire sur les livres des amis, surtout lorsqu’il s’agit de romans. Non pas pour une médiocre affaire de complaisance et de renvoi d’ascenseur (Solange et moi ne connaissons comme ascenseur que celui de la petite Thérèse) … En faisant résolument basculer son histoire vers une humanité cabossée mais réellement vivante, à laquelle Charles et Gauthrin finiront par aspirer, Solange Bied-Charreton laisse la place à une réelle compassion, sans pathos ni mouchoirs, juste suggérée à l’attention du lecteur réellement présent à ce qu’il lit. C’est alors, la béance du vide de ce monde sans Dieu et dont l’humanité s’expulse elle-même qui apparaît. Se dessine enfin ce portrait de l’homme en marche vers sa destinée : une quête de Dieu, d’amour, de rédemption l’habite inexorablement. Il n’aura de repos de l’avoir trouvé. »[4]

Tu l’auras bien compris, et si tu suis avec attention mes courriers, je cherche la présence de Dieu dans la vie de ces personnes dont je parle, des vivants et des disparus.

Tu comprendras aussi ma surprise à la lecture de la chronique intitulée « Le jour où Solange Bied-Charreton vexe les catholiques » dans « Le Monde ».

J’y viens ! Je dois avouer qu’à la relecture de l’article du Monde paru en 2013 et la chronique qui lui fait suite plus d’un an après je ne parviens pas à émerger d’une grande perplexité. Je ne prétends pas connaître Solange Bied-Charreton sinon par ces quelques bribes de commentaires sur elle-même et sur ses écrits.

Je relève quand même ces quelques phrases : « Quand on m’a demandé d’écrire sur le pape, j’ai craint de voir mon rôle se réduire à celui d’un auteur chrétien… Une jeune catholique qui fait de l’humour, ça ne correspond pas à la case dans laquelle on a rangé l’Eglise ».

J’ignore à vrai dire tout de la foi de celle qui s’intitule une « jeune catholique qui fait de l’humour », d’autant plus qu’elle avoue aussi : « Je ne souhaitais pas parler de ma foi, ni de celle des autres. » Mais quand même, et sans entrer dans la polémique que son article a suscitée, il n’était pas évident à comprendre et moins encore cet « humour catholique » -j’avoue humblement inventer la formule en torturant peut-être un peu la sienne- et la tentative de justification récente ne me semble pas très convaincante.

Quand en 2013 Benoît XVI renonce à la fonction pour laquelle il a été élu en 2005 pour succéder à Jean Paul II, c’est une sorte de bombe à retardement qui explosera quand son successeur sera élu, un « inconnu » du monde médiatique, même si, comme il est normal, on le découvre peu à peu et on découvre aussi une personnalité hors du commun, surtout pour la fonction qu’il est appelé à exercer à la tête de l’Église catholique. A son sujet j’ai lu un long entretien qu’avait accordé le cardinal Jorge Bergoglio[5]. J’en ai déjà parlé dans l’article précédent http://www.calamus-scriptorius.org/adios-a-dios/ . Personnellement je n’aime pas le titre de la version traduite « Je crois en l’homme » car il peut être lu d’une manière ambiguë. Mais le contenu lui-même est très intéressant, surtout quand on lit cet entretien, qui date de 2010, en 2014 après plus d’un an de pontificat du pape François.

Je reviens à Solange Bied-Charreton.

Aujourd’hui, on peut rire de tout, se moquer, même ridiculiser, et on ne s’en prive pas quand il s’agit de l’Église et des personnes qui exercent une responsabilité parce qu’elles sont en vue. Et en particulier le pape. Le pape François échappe peut-être à la férocité médiatique dont a été victime son prédécesseur. Ses origines, son style de vie comme celui de sa communication, étonnent. Il est vrai qu’il laisse moins de prise aux médias par sa simplicité, son côté direct et sans apprêt. J’aime beaucoup  sa façon « uppercut » de renvoyer les uns et les autres qui ont bien du mal à trouver un angle d’attaque. Solange Bied-Charreton était prophète à sa façon en appelant de ses vœux « un pape ringard »[6].

Mais je trouve sa tentative de justification récente étonnante. « Alors, en dressant le portrait d’un pape à la mode, pour mieux réclamer un pape traditionnel ensuite, j’ai fait quelque chose d’ironique pour pousser le sujet à son paroxysme. Je croyais que la critique serait favorable. Sur un blog, cela n’aurait pas eu un tel retentissement, mais là, il s’agissait du Monde. »

Eh oui, chère Solange, vous avez peut-être eu le tort de prendre comme tribune les colonnes du Monde. D’Henri Fesquet à Stéphanie Le Bars en passant par Alain Woodrow et Henri Tincq, on ne peut pas dire que l’Église a fait l’objet d’un traitement de faveur. Elle a été plutôt mal-traitée et aussi bien maltraitée. Et je pourrais poursuivre, mais cela prendrait trop de temps et nécessiterait un article à part entière, sur ce chapitre de la façon dont sont considérées la religion, l’Église et la pratique religieuse dans les médias.

Vous concluez vos confidences d’auteur outragée[7] par ces mots : « Le pape François, lui, s’attaque à la finance, ce qui est admirable. De nombreux catholiques sont libéraux, ce qui me semble inconciliable avec leurs convictions. Etre catholique, c’est avoir le sens de la communauté avant d’avoir le sens de l’individu. Jésus n’était-il pas un socialiste primitif ? Il se battait contre l’individualisme. »

Je ne me livrerai pas à un commentaire de plus de cette conclusion sinon pour dire qu’on se livre souvent à de nombreux contre sens sur l’ « être catholique ».

Il me semble que, plutôt que de réinterpréter ce que fait l’Église depuis 2000 ans à partir de considérations spatio-temporelles et historiques, il faudrait commencer, en 2014, par ouvrir le Nouveau Testament et le lire sans a priori, sans les parasitages intellectuels de la modernité. Et ensuite vouloir sincèrement prendre connaissance du discours que tient l’Église depuis les origines sur ces sujets qui sont pris comme des chevaux de bataille, comme s’il s’agissait de simples « faits de société » sur lesquels elle se tromperait depuis des siècles.

« Je me sens plus légataire de Charles Péguy et Georges Bernanos, intellectuels engagés et catholiques, que de la vie paroissiale chrétienne au sens strict, ou du catholicisme mondain. Or, être un intellectuel catholique en France est très difficile. C’est un milieu qui manque d’audace. »

Je ne prendrai pas position sur cet héritage que vous revendiquez. En revanche je suis bien d’accord avec vous pour dire que les intellectuels français manquent d’audace. … Et surtout pour affirmer leur catholicisme qui ne peut s’en tenir à une attitude seulement intellectuelle.

Quant à revendiquer l’identité d’ « intellectuel catholique » … c’est en effet bien audacieux !

Pizzicatho

2014.09.21

[1] http://www.lemonde.fr/festival/projet.html

[2] http://www.calamus-scriptorius.org/wp-admin/post.php?post=55&action=edit & http://www.calamus-scriptorius.org/wp-admin/post.php?post=64&action=edit

[3] http://www.reussirmavie.net/Solange-Bied-Charreton-elle-a-choisi-d-ecrire_a1926.html

[4] http://www.blog-laprocure.com/chroniques-de-nos-libraires/solange-bied-charreton-enjoy/

[5] http://wujacongress2013.com/fr/el-congreso-2/noticias/546-el-jesuita-conversaciones-con-el-cardenal-jorge-bergoglio,-sj

et dans la version française http://www.famillechretienne.fr/livres/foi/pape-et-vatican/je-crois-en-l-homme-conversations-avec-jorge-bergoglio-105707

[6] http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/03/02/je-veux-un-pape-ringard_1841822_3232.html

[7] … ce n’est pas une faute d’accord. C’est volontaire car je n’aime pas la féminisation qui se traduit simplement par l’ajout d’un « e » aux mots traditionnellement masculins mais qui peuvent se lire sans complication aussi bien au masculin qu’au féminin sans aucune discrimination et sans affront à l’égalité.

Mon cher cousin,

Tu vas sûrement me répliquer, à lire mes plus récents courriers, que je m’intéresse plus à la chronique nécrologique qu’à la vie des personnes.

Au risque de paraître d’une affligeante banalité je dirais qu’on meurt comme on a vécu… et dans cette perspective la mort interroge la vie. Je me place ainsi, si tu veux bien, dans la perspective de l’éternité et du sort qui attend tout un chacun. Je sais bien que beaucoup de personnes – en apparence du moins – ne semblent pas trop se préoccuper de ce qui se passera après. Heureusement, cette affirmation  n’est pas vraie dans l’absolu, ce serait au fond vivre avec comme tout objectif de l’existence  une sorte de désespérance.
Tu voudras bien comprendre, – évidemment ce n’est pas gagné, te connaissant ! –  qu’un tel objectif est tout le contraire de l’espérance chrétienne, vertu théologale. Ainsi vivent ceux qui n’ont pas d’autres aspirations que celles qu’ont tous les hommes pour qui tout se limite, hélas le plus  souvent, à l’apparence du monde présent sans perspective surnaturelle. Après la mort ? Rien !

« Je suis morte cliniquement plusieurs fois et je peux vous dire qu’il n’y a rien! Et c’est bien rassurant! Ce qui m’inquiéterait, c’est l’idée d’une âme toute seule, tournoyant dans les airs, et qui hurlerait à la mort dans le noir absolu. Je n’ai pas le même point de vue sur la mort que ceux qui ne l’ont jamais vue de près. Avoir entrevu la mort lui enlève beaucoup de prestige. Du coup, je suis peut-être une des personnes au monde qui a le moins peur de la mort. »[1]

La citation est  assez typée, à la fois bien dans le style de l’auteur et le reflet d’une vie bien triste … « Bonjour tristesse »… Je l’abandonne sans autre commentaire.

Je reviens à mon introduction : « … la chronique nécrologique ».

Il est vrai que j’ai déjà écrit des lettres à propos de la disparition de plusieurs personnalités : Nelson Mandela, le chef d’orchestre Claudio Abbado, l’écrivain, journaliste et dessinateur humoristique Cavanna… Et maintenant vient le tour de Gabriel García Marquez dont la disparition est annoncée dans le journal Le Monde en date du 2014.04.17 sous le titre :  » Mort de Gabriel García Marquez, légende de la littérature ».

Comme tu peux bien le penser et comme à chaque fois, je cherche dans la biographie du disparu la trace de la présence de Dieu dans sa vie. Tu vas me rétorquer que c’est une obsession, mais tu as bien dû comprendre, depuis que nous correspondons, que sans être une « obsession », c’est réellement le seul sujet intéressant parce que, n’en déplaise à tous les athées, agnostiques, mécréants et autres indifférents de la terre, toute notre vie, la leur y compris, en dépend.

Juste quelques précisions d’ordre personnel avant d’entrer dans le vif du sujet.

J’ai toujours été attiré par l’Amérique latine, du Mexique à la terre de feu. Ses cultures très anciennes et multiformes, son histoire mouvementée et qui n’en finit pas de bouger, ses montagnes, ses extrêmes … m’ont toujours fasciné. Peut-être aussi le dois-je à des rencontres que j’ai faites avec des personnes originaires de plusieurs pays d’Amérique latine qui m’ont profondément marqué. A commencer par un de mes professeurs de langue espagnole ancien attaché culturel d’ambassade pendant plusieurs années, qui m’a inculqué ce souffle latino-américain. Ainsi, après avoir appris les rudiments nécessaires du castillan un peu rocailleux, j’ai été introduit à la littérature latino-américaine et aussi, par le biais de la langue parlée, à ses accents si divers et si mélodiques qui chantent en même temps qu’ils parlent chez les personnes originaires de tous ces pays. Je n’ai cependant pas la prétention de te faire croire que je suis  un connaisseur érudit de cette littérature.

La disparition de Gabriel G. Marquez m’a donc conduit à me pencher sur une autre dimension  de l’Amérique latine. Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour se rendre compte à quel point l’Amérique latine a marqué les esprits occidentaux, notamment à cause de l’emprise qu’ont eue sur toutes ces nations les idéologies nées en Europe. Elles ne sont pas sans responsabilité sur les événements qu’elles ont traversés au milieu des multiples convulsions où les ont entraînées de nombreuses révolutions.

L’héritage de 1492 n’est pas toujours vu sous un angle favorable. Il ne s’agit pas ici de refaire l’histoire pour en tirer des conclusions péremptoires voire définitives. La mode est aujourd’hui au rejet viscéral de ce qu’une certaine vision de la culture occidentale aurait apporté pour leur malheur à des civilisations qui n’étaient pas sans richesse.

Je reviens à Gabriel G. Marquez…  à propos d’une réflexion  personnelle tirée d’un entretien où il se confiait : « Je suis un romancier, disait-il, et nous, les  romanciers, ne sommes pas des intellectuels, mais des sentimentaux, des émotionnels. Il nous arrive à nous, Latins, un grand malheur. Dans nos pays, nous sommes devenus en quelque sorte la conscience de notre société. Et voyez les désastres que nous provoquons. Ceci n’arrive pas aux Etats-Unis, et c’est une chance. Je n’imagine pas une rencontre au cours de laquelle Dante parlerait d’économie de marché. »[2]

De lui aussi, parmi d’autres formules rassemblées sous le titre « 13 conseils pour la vie » : « Peut-être que Dieu souhaite que tu connaisses beaucoup de mauvaises personnes, avant de connaître la bonne personne, afin que tu puisses être reconnaissant lorsqu’enfin, tu la connaîtras. »

… La seule trace de Dieu dans l’œuvre de G. G. Marquez ? Je n’ai pas lu G. G. Marquez. Je n’ai pas poussé la curiosité pour sonder le personnage sous cet angle.

J’ai lu récemment ces propos du cardinal Jorge M. Bergoglio[3] (… pour mémoire je te rappelle qu’il est mieux connu sous le nom de François, le pape François). Dans un chapitre que l’édition française intitule « J’aime aussi le tango », les deux journalistes lui posent une série de questions à la manière du questionnaire de Proust.

  • « Un lieu dans le monde ?
  • Buenos Aires.
  • Une personne ?
  • Ma grand-mère.

  • Une œuvre littéraire ?
  • La poésie de Hölderlin m’enchante. Egalement un grand nombre d’ouvrages de littérature italienne.

  • « Borges, vous l’avez fréquenté ? »
  • Et comment ! Borges avait le don de parler pratiquement de tout sans s’esquiver. C’était un homme d’une grande sagesse, un homme très profond. Borges m’a laissé l’image d’un homme qui, dans la vie, remet les choses à leur place, range les livres dans les rayons, en bon bibliothécaire qu’il était.
  • Borges était agnostique !
  • … Un agnostique qui récitait chaque soir le Notre Père, car il l’avait promis à sa mère. … Et qui mourut assisté religieusement. »

Tu vas me dire : « Quel rapport entre Gabriel G. Marquez, J.L. Borges et le pape François ?

Nous y voilà : « Et Dieu dans tout ça ? » Marquez, Borges mais tant d’autres qui font partie du patrimoine culturel de l’Amérique latine ont subi l’influence de cet agnosticisme que l’occident a introduit dans des civilisations qui avaient su intégrer aux leurs les valeurs chrétiennes mais aussi des sources d’inspiration culturelle dans de nombreux domaines artistiques et cela sans renier leurs propres racines.

On a voulu faire croire, par suite d’excès et de brutalités indéniables et inexcusables dont les premiers responsables ne sont pas les missionnaires mais des soldats et des aventuriers cupides et brutaux, que l’introduction du christianisme avait détruit les grandes civilisations latino-américaines.

On pouvait lire[4] « Après la conquête par les Espagnols, sculpteurs et artisans, aztèques et incas, devront mettre leurs talents au service d’un Dieu unique et chrétien. Quelques symboles de la nature subsistent sur des crucifix en pierre : l’art aztèque se survit à lui-même, mais sans plus jamais livrer de chefs-d’œuvre. » [Véronique Prat, Le Figaro Magazine, Les chefs-d’œuvre d’un monde brisé, 27/01/2007]

S’il y avait une parcelle de vérité dans ce cliché du prêt-à-penser brut de décoffrage, resterait-il aujourd’hui dans le patrimoine culturel de ces nations autant d’authentiques  trésors en littérature, en musique, en peinture, en architecture … etc.

Il faudra beaucoup, de temps pour que les contrevérités laissent enfin la place à ce qui est démontré en Amérique latine, peut-être mieux et davantage que partout ailleurs : le christianisme, ici d’origine espagnole et portugaise, s’est bien réellement intégré au contact de ces nouvelles cultures qu’il a rencontrées. Mais la caricature du conquérant destructeur véhiculée par certains milieux intellectuels persiste, entretenue par les idéologies inconsistantes de la culture pure et autonome qui a tout à perdre du contact avec d’autres civilisations.

Il faudrait plus de temps et des exemples pour l’illustrer.

Que quelques références me suffisent pour battre en brèche l’insupportable désinformation médiatique qui ne sert ni la civilisation occidentale tellement vautrée dans son orgueil qu’elle se renie elle-même ni les civilisations qu’elle a rencontrées et qui, sous prétexte d’authenticité, sont sommées par des diktats idéologiques prétendument libérateurs, de renoncer, au moins intellectuellement, à des pans entiers de leur patrimoine culturel qui s’est pourtant construit dans un subtil métissage des cultures.

L’architecture religieuse et profane  se sont rencontrées et ont donné des trésors qui sont désormais inscrits au Patrimoine Mondial.

Par exemple on doit beaucoup au travail du jésuite suisse Martin Schmid (1694-1772), architecte et musicien-organiste qui fut le véritable créateur de la très belle architecture des églises de mission édifiées dans le style Baroque Métis.

Mission jésuite de Chiquitos Bolivie Eglise San Javier

Dans le domaine musical, le patrimoine est tout aussi riche. Les plus grands spécialistes contemporains, Jordi Savall, Gabriel Garrido entre autres, contribuent avec talent et grâce à leurs recherches approfondies, à mettre en valeur ce très riche patrimoine. Leurs enregistrements somptueux ne contrediront pas le fait qu’il existe une authentique symbiose des traditions musicales. La tradition mélodique occidentale de la liturgie catholique mais aussi profane a emprunté aux traditions locales pour donner des œuvres d’une grande beauté et d’une grande originalité qui portent la signature très colorée de leur origine.

En Europe comme en Amérique latine des festivals attestent que ces musiques sont bien vivantes et que nul ne renie leur origine dans le métissage des cultures et des traditions.

A bientôt pour une autre chronique.

                                                           Pizzicatho

2014.04.18

 

[1] Denis Wetshoff, François Sagan, ma mère Editions Flammarion 2012

[2] http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/04/17/l-ecrivain-gabriel-garcia-marquez-est-mort_4401388_3382.html

[3] Sergio Rubin – Francesca Ambrogetti – « El Jesuita. Conversaciones con el cardenal Jorge Bergoglio sj. » (2010) En édition française Flammarion, Paris, 2013 sous le titre « Je crois en l’homme ».

[4]  http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2007/01/26/01006-20070126ARTMAG90562-les_chefs_d_oeuvre_d_un_monde_brise.php

 

Bon anniversaire !

Signature-Pape-Francois-parousie.over-blog.fr


stemma-papa-francesco

Il y a toutes sortes de prophètes :

  • Ceux qui « inspirés par Dieu, parlent en son nom pour faire connaître ses volontés… ». Ils sont bien peu nombreux.
  • Les « faux prophètes » plutôt conduits par leur propres « démons »  et « qui induisent le peuple en erreur ».
  • Les « prophètes de malheur « qui prédisent des choses funestes et désagréables ».
  • Ceux  qui jouent au « personnage important qui annonce l’avenir par voie de conjecture ». Ce sont des « prophètes qui n’y croient pas trop mais qui réagissent face à un événement d’envergure historique comme s’ils étaient mandatés par une inspiration et « qui annoncent des événements à venir (en général) ». Ces derniers ont une certaine propension à prendre leurs désirs pour la réalité même s’ils sont conscients (on peut l’espérer) que la réalité sera vraisemblablement distincte. Généralement ils reviennent a posteriori sur leurs « prophéties » pour les justifier… Ils ont toujours eu raison avant tout le monde.

Bon anniversaire ?

Rappelez-vous, il y a un an «l’entre-deux-papes » laissait les médias, et aussi à vrai dire tout le monde, abasourdis par la renonciation inédite de Benoît XVI.

Des « prophètes » se sont tout d’un coup levés en foule … Je voudrais revenir sur certaines de ces prophéties rédigées d’ailleurs sur le mode d’une aspiration véhémente au changement.

Je prends le risque de me répéter mais tant pis[1] avec le recul d’un an les propos restent toujours emblématiques de « la névrose obsessionnelle anti papale » qui sévit dans certains médias. Ainsi pouvait-on lire sous la griffe de Solange Bied-Charreton[2] les souhaits suivants, le pape qu’elle appelait de ses vœux (je doute quand même de la sincérité de ses « vœux » d’un nouveau pape !) : « Que le nouveau pape soit différent des autres. Nous voudrions d’un pape qui soit à notre image. Nous voudrions d’un pape à la portée de tous. Un pape si possible moins ancré dans le passé. Un pape assez ouvert pour discuter avec nous, par messagerie instantanée. Un pape pour régler tous nos problèmes de couple. Un pape trendy, qui laisserait un peu la théologie de côté. Un pape qui transforme les églises en espaces de prière et les confessionnaux en espaces détente. Un pape qui se la coule douce. Un pape de tolérance, un pape de résistance. Un pape que tu peux appeler quand  t’as pas le moral. Un pape jeune et fort. Un pape grand et beau. Une image positive, c’est mieux pour faire passer le message. Un pape pas toujours habillé pareil. Un pape qui se prend pas la tête. Ou, mieux, un pape vintage, un pape dans son jus. Un pape customisé, en vitrine. Un pape souriant sur une affiche dans ma cuisine, Un pape qui réinvente, un pape qui redécouvre, un pape qui revisite un peu le modèle papal. Un pape en papier peint, ambiance vide-grenier, qu’on achète d’occasion. Le pape est le meilleur ami de l’homme. »

         Et de poursuivre sur le même ton faussement décalé : « Un pape old school, qui tient la porte aux dames, envoie des bouquets de fleurs, n’a toujours pas de portable. Comment, en 2013, est-ce Dieu possible ? Un pape de galanterie, qui vouvoie tout le monde. Qui écoute Jean-Sébastien Bach et qui reçoit des fax. Un pape qui ne regarde vraiment pas vers l’avenir. Un pape en retard. Je veux un pape contre qui se révolter. Je veux un pape qu’on puisse tous détester avec la même énergie. Je réclame un pape contre qui faire des manifs. Un pape avec un nom qui sonne bien dans les slogans. Je veux pouvoir casser du pape. Comment existerais-je si je ne puis contester le monde ancien, m’affirmer sans avoir à détruire des siècles et des siècles d’histoire ? Je ne voudrais pas mourir avant d’avoir pourri tous les hommes du passé, leurs idées courtes et leurs pratiques obscures, leurs modes de vie sans hygiène, leur patois, leurs quolibets douteux et leurs jeux de mots nationalistes, leur sexisme insoutenable, leur cruelle sauvagerie. Je voudrais exister tant que je peux, et on ne m’a pas appris à le faire autrement. Alors j’aimerais autant que l’ennemi soit identifiable, merci d’avance. »

Oui, je sais c’est plus qu’une citation, c’est carrément de l’usurpation, du pillage. Ma foi tant pis, il vaut le coup de relire cette prose épicée un an après quand un nouveau pape est installé et qu’il a conquis la planète, même les plus réfractaires (enfin pas tout à fait quand même).

Au moins sur un point elle doit être satisfaite : « J’aimerais que l’ennemi soit identifiable ! »

Quant à moi j’avais aussi émis des vœux. Je voulais un pape, et je le voulais vraiment de toutes mes forces. Alors je l’ai aussi imaginé[3].

…/…

Un an plus tard.

La « force tranquille » : telle est « l’image » qui me vient à l’esprit, qui a été popularisée par un autre François, mais « toute ressemblance avec des personnages ou des situations existant ou ayant existé ne saurait être que fortuite ».

Les « prophètes », les « sibylles », les « pythies » se sont encore exprimés, mais cette fois pour évaluer le bilan à un an. C’est la coutume de dresser le bilan à échéance des grands responsables comme des institutions.

Il varie selon l’angle de vue, la lumière portée, l’état de l’âme …

Trop de points à commenter dans cette profusion d’articles … Je me limiterai à relever les principaux qui ont « accroché » mon attention avec une grille librement établie au fil des lectures.

Alors, François, le pape premier du nom ?

  • « Par ses gestes, ses phrases-chocs, sa décontraction et des priorités plutôt consensuelles – attention aux pauvres, miséricorde, ouverture de l’Église sur les « périphéries » –, le nouvel élu, François, l’a éclipsé (le pape devenu émérite, Benoît XVI), attirant sur l’Église catholique une lumière dont elle n’avait pas bénéficié depuis des années. Le style, rigide et ampoulé, de Benoît XVI, sa vision du monde et de l’Église, sombre et alarmiste, ses écrits, complexes, ses expressions malheureuses, avaient fini par rendre son message inaudible, incompris, voire rejeté par une partie des catholiques. L’Église a visiblement trouvé avec François un messager plus convaincant, une « autorité morale » qui parle aussi aux non-croyants »[4].

Ce style convenu qui accumule brut de décoffrage les habituels griefs faits à Benoît XVI dont on n’a probablement pas lu -ou en tout cas jamais dans leur intégralité- les écrits d’une richesse incomparable sur les sujets les plus actuels, avec une lucidité inégalée, ne doit cependant pas impressionner. Il ne faudrait pas se laisser abuser par un ton soudain faussement bienveillant qui passe par un filtre calibré dont on aimerait connaître l’étalonnage. Je ne sais pas si la journaliste signataire a déjà entendu parler d’une parabole bien connue, celle du semeur qui décrit cet homme parti pour semer sa semence et les différents terrains qui reçoivent la semence[5]. Et j’attire son attention sur le verset 13.

  • « Le retentissement de ses prises de parole brouille la perspective. Comme si Benoît XVI avait emporté dans sa retraite des années de discours de l’Église ; et comme si François reprenait les choses de zéro. Une plongée dans les textes des deux hommes prouve que tel n’est pas vraiment le cas. Car François, faut-il le rappeler, fait sienne l’entièreté des enseignements de l’Église. »

Je m’étonne que l’on s’étonne de cette fidélité à un enseignement toujours confirmé, qui suit le droit fil du message de celui dont il est le vicaire. A ce propos me viennent à l’esprit ces quelques lignes tirées de « Paroles » : « Le pape est mort, un nouveau pape est appelé à régner. Araignée ! Quel drôle de nom ! Pourquoi pas libellule ou papillon ? » L’iconoclaste de service, Jacques Prévert, n’aurait pas renié cette façon de présenter la succession.

Dans un autre article c’est le même étonnement :

  • « Mais il ne faut pas s’y tromper : si François révolutionne nombre d’habitudes vaticanes, tout, chez ce pape, n’est pas révolutionnaire. Sa doctrine globale est identique à celle de ses prédécesseurs, qu’il s’agisse de la morale sexuelle, du célibat des prêtres, de la place de la femme, des questions éthiques et bioéthiques… Il a, par exemple, récemment défendu l’idée d’un « statut juridique pour l’embryon ». « S’il est vrai qu’il a changé la façon de faire le pape, il ne changera pas les contenus », confirme le cardinal allemand Walter Kasper… »[6]

Mais enfin est-ce-que l’Église a encore le droit d’être l’Église ? A-t-elle le droit d’avoir une parole (et aussi la parole) ?

  • Parmi les sujets les plus récurrents sur lesquels tous les médias insistent pesamment, faut-il le préciser, se trouvent ceux qui concernent l’éthique avec un regard plutôt appuyé sur tout ce qui concerne la sexualité. J’ose à peine parler de « sexe » car c’est en fait sous cet angle, exclusivement anatomique, que les choses sont le plus souvent présentées. On entasse en vrac sur un mode apparemment consensuel les « questions éthiques » et suit le catalogue bien connu « des questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel ou à l’utilisation des méthodes contraceptives »[7].

Et de relever dans la foulée la réponse du pape François : « Il s’agit d’une question qui regarde la cohérence interne de notre message, on ne doit pas s’attendre à ce que l’Église change de position sur cette question ». Alors sans doute on se satisfait qu’il ait opté pour une attitude qui est interprétée en rupture avec les discours antérieurs : ne pas parler en permanence de ces sujets. Comme si ce choix sous-entendait comme un début de changement vers une plus grande « souplesse » dans la position morale de l’Église sur ces mêmes sujets.

            « Je n’ai pas beaucoup parlé de ces choses [l’avortement, le mariage homosexuel, les méthodes contraceptives] et on me l’a reproché. Mais lorsqu’on en parle, il faut en parler dans un contexte. La pensée de l’Église nous la connaissons et je suis fils de l’Église, mais il n’est pas nécessaire d’en parler en permanence. »[8][9].

Et en introduction du même paragraphe il disait : « Nous ne pouvons pas seulement prendre position sur ces questions. »

Un grand chantier est en cours sur toutes ces questions : il est urgent d’attendre !

Comme quoi ce pape n’est pas si facile à saisir et, s’il en a une, sa « tactique » en surprendra plus d’un.

Dans l’entretien qu’il a accordé A. Spadaro s.j. directeur de La Civiltà Cattolica,  le pape François dessine le profil de ce que la revue Etudes intitule « Un nouveau style d’Église »[10]

On peut lire ces quelques perles qui permettent de discerner ce nouveau style :

  • « Nous ne devons pas réduire le sein de l’Église universelle à un nid protecteur de notre médiocrité. »
  • Et d’expliciter d’où lui vient cette conviction presque en introduction répondant à la question « Que signifie pour un jésuite d’être élu Pape ? » « J’ai toujours été frappé par la maxime décrivant la vision d’Ignace : « Non coerceri a maximo, sed contineri a minimo divinum est ». J’ai beaucoup réfléchi sur cette phrase pour l’exercice du gouvernement en tant que supérieur : ne pas être limité par l’espace le plus grand, mais être en mesure de demeurer dans l’espace le plus limité. Cette vertu du grand et du petit, c’est ce que j’appelle la magnanimité. A partir de l’espace où nous sommes, elle nous fait toujours regarder l’horizon. C’est faire les petites choses de tous les jours avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. C’est valoriser les petites choses à l’intérieur de grands horizons, ceux du Royaume de Dieu ».
  • Sur un sujet qui focalise artificiellement toutes les crispations, l’homosexualité : « les journalistes ont beaucoup parlé du coup de téléphone que j’ai donné à un jeune homme qui m’avait écrit une lettre. Je l’ai fait parce que sa lettre était si belle, si simple. Lui téléphoner a été pour moi un acte de fécondité. Je me suis rendu compte que c’est un jeune qui est en train de grandir, qui a reconnu un père…»
  •  L’Église : « Je la vois comme un hôpital de campagne après une bataille. … Nous devons soigner les blessures » … mais en évitant deux écueils « … être trop rigide ou trop laxiste ».
  • Les pasteurs : « Les ministres de l’Évangile doivent être des personnes capables de réchauffer le cœur des personnes, de dialoguer et cheminer avec elles, de descendre dans leur nuit, dans leur obscurité, sans se perdre. » Et un peu plus loin « Les enseignements, tant dogmatiques que moraux, ne sont pas tous équivalents. Une pastorale missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines à imposer avec insistance ».
  • Une théologie approfondie « du féminin » … et non « au féminin » : « Je crains la solution du “machisme en jupe” car la femme a une structure différente de l’homme. Les discours que j’entends sur le rôle des femmes sont souvent inspirés par une idéologie machiste ».
  • L’enseignement doctrinal de l’Église : « Dieu s’est révélé comme histoire, non pas comme une collection de vérités abstraites. » Et quand il est question du langage de l’Église face aux défis de la société contemporaine et que beaucoup considèrent comme « décalé » voire « déphasé » : « Il est erroné de voir la doctrine de l’Église comme un « monolithe » qu’il faudrait défendre sans nuances ».
  • Et pour terminer sur une note très personnelle : « Je prie l’Office chaque matin. J’aime prier avec les psaumes. Je célèbre ensuite la messe. Et je prie le rosaire. Ce que je préfère vraiment, c’est l’Adoration du soir, même quand je suis distrait, que je pense à autre chose, voire quand je sommeille dans ma prière. Entre sept et huit heures du soir, je me tiens devant le saint sacrement pour une heure d’adoration. Mais je prie aussi mentalement quand j’attends chez le dentiste ou à d’autres moments de la journée ».

PizziCatho

 


[2] Solange Bied-Charreton, née à Paris en 1982. Elle a tenu un blog de critique littéraire et de billets d’humeur pendant cinq ans.

[5] Matthieu, 13, 1-23

[7] Ibidem